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Dérives méthodologiques des enquêtes stastistiques justifiant l’homoparentalité

Xavier Lacroix

Source : « La Confusion des genres. Réponse à certaines demandes homosexuelles sur le mariage et l’adoption », Bayard, 2005


Des enquêtes américaines (et françaises) montrent que les enfants élevés par des « couples » homosexuels n’ont pas plus de problèmes psychologiques que les enfants élevés par des couples « hétérosexuels ».
Il n’est pas de débat à ce propos [le recours à la “scientificité”] où l’on n’entende avancer péremptoirement que « des études scientifiques américaines montrent qu’il n’y a pas de différence, quant au bien-être ou à la santé mentale des enfants, entre ceux qui sont élevés par des adultes homosexuels et ceux qui le sont par des adultes hétérosexuels ». Personne, généralement, n’ayant eu accès aux études en question, l’argument, qui ressemble à un argument d’autorité, laisse sans voix. Il vaut la peine d’aller voir de plus près. La bibliographie est extrêmement abondante, mais un long article de Charlotte Patterson recense une trentaine d’études antérieures [1]. Il est lui-même repris dans la plupart des prises de position françaises, pour lesquelles il fait référence [2]. Une lecture attentive de ce document et de quelques-uns des articles recensés ne manque pas de laisser pour le moins perplexe.

Un premier étonnement porte sur la constitution même de l’échantillonnage desdites « enquêtes ». Le nombre de questionnaires est singulièrement restreint : de 11 à 38 dans les articles recensés par Charlotte Patterson, l’ordre de grandeur étant le même chez Stéphane Nadaud [3]. L’âge des sujets interrogés ou concernés réserve également une déception : sur un tel enjeu, on peut s’attendre à ce que les difficultés apparaissent principalement au moment de l’adolescence. Il faudrait même aller jusqu’à l’âge adulte, prendre en compte l’intergénérationnel. Or, sur les dizaines d’études embrassées, deux seulement concernent des adolescents, de manière particulièrement laconique de surcroît. La très grande majorité des enquêtes porte sur de jeunes enfants, le plus souvent prépubères. L’intégration de la durée serait d’autant plus importante qu’elle tiendrait compte de la fragilité des couples, dont il est établi qu’elle est beaucoup plus grande entre sujets homosexuels [4].

Dans l’enquête de Stéphane Nadaud, on a la surprise de découvrir que, pour connaître le vécu des enfants concernés, ce sont exclusivement les « parents », autrement dit les adultes, qui sont interrogés. L’étonnement redouble lorsque l’on apprend que les adultes en question sont des militants, tous choisis parmi les membres de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens. On comprend que Caroline Eliacheff dénonce l’instrumentalisation de l’enfant à laquelle une telle démarche a bien des chances de donner lieu, « enfants à qui l’on fait porter la responsabilité de valider les choix sexuels des parents en “allant bien” [5].

Le choix des situations concernées manifeste aussi un biais de taille. Charlotte Patterson annonce que la quasi-totalité des études comparent le comportement d’enfants élevés par une mère lesbienne à celui d’enfants élevés par une mère hétérosexuelle seule ou ayant divorcé. La justification est que les mères lesbiennes elles-mêmes sont généralement dans cette situation [6]. Mais comment ne pas voir que les données sont tronquées si sont exclus de la comparaison les enfants élevés par deux parents dits « hétérosexuels », autrement dit bébéficiant du double lien paternel et maternel ?

Sont à relever aussi les limites du contenu des questionnaires. Toutes ces études se présentent comme empiriques, « systématiquement empiriques », même, selon Charlotte Patterson. Quiconque a pratiqué un tant soit peu l’épistémologie est dubitatif quant à l’idée d’un empirisme pur. Un questionnaire est nécessairement construit, selon des items qui sélectionnent certains critères. Or, le choix de tous les questionnaires cités est clair : il est celui d’une perspective comportementaliste et fonctionnaliste. On en reste à des gestes ou à des actes simples, élémentaires, facilement objectivables et même quantifiables [7]. Toutes les enquêtes reposent sur des « questionnaires standard », qui ne permettent de repérer que des fonctions déterminées [8]. Tout ce qui relève des « capacités adaptatives » est au premier plan. Telle est bien, en effet, l’option déterminante : un utilitarisme pragmatique, qui n’aborde les questions qu’en termes de confort ou selon les notions récurrentes de « satisfaction » et « ajustement social ». On en reste aux représentations conscientes ; se gardant bien de s’aventurer du côté de l’inconscient ou de quelque psychologie des profondeurs. Le fonctionnel est explicitement opposé au structurel, en ce sens que la « qualité des relations familiales » est dite primer sur la structure de la famille. La psychanalyse pourtant va plus loin lorsqu’elle met en évidence une corrélation entre « fonction » et « structure », l’une et l’autre étant définies par une place, un statut, signifié par une loi [9] .

Mais le principal sujet d’étonnement, et même de perte de crédibilité, de ces « études » vient du caractère absolument unilatéral des conclusions, les résultats allant tous dans le sens de la thèse annoncée, sans aucun contre-exemple, aucune réserve. A mesure que défilent les recensions d’enquêtes prétendument comparatives, la conclusion est toujours la même, tel un refrain : « no difference ». Plus même : les rares fois où apparaît une différence entre les deux populations, c’est toujours et exclusivement en faveur des enfants élevés par des mères lesbiennes [10]. A trop vouloir prouver... Depuis Karl Popper, la falsifiabilité, c’est-à-dire la prise en compte des faits ou points de vue qui pourraient contredire la théorie est couramment considérée comme critère du caractère scientifique d’un discours. Avec Caroline Eliacheff encore, on ne peut que s’interroger « sur le fait que ces enfants aient tous un comportement si adaptable. Si leur situation était aussi banale que l’on veut bien nous le présenter, les résultats devraient se distribuer selon une courbe de Gauss, comme cela doit être le cas dans une autre population [11]. »

Si enfin nous sommes attentifs à l’enjeu fondamental, à savoir la parenté, force est de relever un flou constant autour du sens des termes liés à celle-ci, ce qui donne lieu à de véritables détournements de sens. On joue sur la relative polyvalence des mots jusqu’à diluer totalement leur signification. Un article s’intitule : « Les pères dans les formes récentes de famille : mâle ou femelle [12] ? » Chez Stéphane Nadaud se rencontre, par exemple, cette curieuse observation : « Quant à la perception des parents par l’enfant, il semblerait que, dans les familles lesbiennes, celui-ci désigne les deux femmes comme ses parents, la mère sociale étant un parent comme le père » (267). Nous voici là devant un beau paradoxe : la différence père-mère est à la fois affirmée et niée. « Parent » se donne comme un terme neutre, asexué, tandis que « père » est sexué. « Comme le père » n’est pas le père. Le père reste la référence mais, simultanément, il est dénié. De tels exemples de détournement du sens des mots seraient légion.

Chez les couples de mères lesbiennes, la « mère biologique » est distinguée de la « mère sociale ». Il est alors affirmé que « plus la mère biologique a une attitude “paternelle” et la mère sociale une attitude “maternelle”, plus grande est la satisfaction du couple et meilleur l’ajustement social de l’enfant [13] ». Mais que veut dire ici « paternelle » ou « maternelle » ? Les guillemets appuyés autour de ces deux termes soulignent qu’il s’agit de stéréotypes sociaux.

« Les résultats indiquent que les mères biologiques ont une attitude plus centrée sur les soins apportés à l’enfant et les mères sociales sur les tâches extérieures. C’est d’ailleurs ce que reflète leur idéal de répartition des tâches, les mères biologiques se reconnaissant dans une attitude plus “paternelle” (relation de soin indirect avec l’enfant) et les mères sociales dans une attitude plus “maternelle” (relation de soin direct avec l’enfant) [14]. »
Des contradictions apparaissent dans cette citation : coquilles ou signes d’un flottement ? C’est bien ce que nous voulons souligner : dès lors que l’on veut penser la parenté -ou la « parentalité »- en dehors de tout ancrage corporel ou, pour le moins, de tout étayage institué de la différence, on en reste au flottement des représentations et de l’imaginaire.

A la différence de celui de « parentalité », notion fonctionnelle et fonctionnaliste, les termes de « paternité » et « maternité » ne sont pas malléables à merci. Ils renvoient à l’incarnation. Or, la chair est plus que le biologique. Elle est le lieu de la donation originaire de la vie, au-delà de la procréation. Paternité et maternité sont charnelles en ce qu’elles engagent toute la personne. L’articulation du réel de la chair à l’ordre du symbolique s’avère être un des enjeux fondamentaux de la parenté. A ce niveau, face à ce que Catherine Labrusse-Riou a pu appeler les « manipulations de la filiation [15] », s’impose ce que Pierre Legendre désigne comme « l’inexorable de la structure [16] ». Autrement dit et pour l’essentiel, la question n’est pas : les enfants sont-ils assez résistants pour s’adapter aux désirs et à l’imaginaire des adultes ? mais : quelles sont les conditions qui leur donneront le plus de chances de déployer toutes les dimensions de leur humanité ?

Notes


[1]Charlotte J. Patterson, « Children of Lesbian an Gay Parents », in Child development, 1992, 63, p. 1025-1042 (abrév. : CP). J’ai consulté une partie des études recensées avec l’aide de Jean-Marie Gueullette.
[2]Stéphane Nadaud, Homoparentalité, une chance pour la famille ? Fayard, 2002 (abrév. SN) ; Eric Dubreuil, Des parents de même sexe, Odile Jacob, 1998.
[3]Ce qui nous vaut cette perle : « L’auteur note que plus de la moitié des 9 pères de famille mariés et homosexuels interrogés... » SN 268.
[4]Xavier Thévenot, Homosexualités masculines et morale chrétienne, Editions du Cerf, 1985, p. 70.
[5]Caroline Eliacheff, « Malaise dans la psychanalyse », Esprit, n°273, mars-avril 2001, p. 74. »
[6]« Since many children living in lesbian mother-headed families have undergone the experience of parental separation and divorce, it has been widely believed that children living in families headed by divorced but heterosexual mothers provide the best comparison group » (CP 1029). Le biais est le même dans les rares études sur les pères homosexuels : eux aussi sont étudiés seulement en comparaison avec les pères divorcés. SN cite une étude portant sur 24 pères « gays » et 24 pères hétérosexuels, dans laquelle ces derniers (dénommés « pères non gays » !) ont été choisis dans un club de rencontres, « ce qui doit servir de preuve implicite de leur hétérosexualité ». On précise que la plupart d’entre eux sont divorcés (SN 273).
[7]Le choix d’un jouet, un dessin, la liste des meilleurs amis, l’expression d’un ressenti. Un exemple : le draw-a-test, consistant à déterminer le sexe du premier personnage dessiné, comme indice de l’identité sexuelle (SN 288).
[8]Fonctions cognitives, fonctions d’adaptation sociale, « santé psychologique », intelligence, capacité à « se débrouiller »...
[9]« La fonction paternelle permet en son principe un mode initial de structuration du sujet dans son rapport au langage... » Françoise Hurstel, La déchirure paternelle, PUF, 1996, p. 48.
[10]Trois exemples : « Children of lesbian parents saw themselves as more lovable and were seen by parents and teachers as more affectionate, more responsive, and more protective toward younger children » (CP 1032). « The majoritory of gay and lesbian parents reported that they did not feel that their homosexuality had created social problems for their children. Many parents also cited advantages of their homosexuality for their children, such as facilitating acceptance of their own sexuality, augmenting tolerance an empathy for others, and increasing exposure to new view points » (CP 1034). Selon SN, les mères lesbiennes « notent chez leur enfant une certaine fierté à avoir deux mamans » (260).
[11]La réponse de Stéphane Nadaud à cette objection est que « l’échantillon est trop faible » (240).
[12]M. O. Agbayewa, « Fathers in the newer family forms : male or female ? » in Canadian Journal of Psychiatry, 1984, 29, p. 402-406.
[13]SN 256.
[14]SN 257.
[15]Catherine Labrusse-Riou, « La filiation en mal d’institution », Esprit, décembre 1996, p. 107.
[16]Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie, Fayard, 1989 ; Champs-Flammarion, 2000, p. 37.

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