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ANTHROPOLOGIE CHRÉTIENNE ET HOMOSEXUALITÉ

Université Catholique de Lille
Faculté de théologie
Séminaire : « Théologie et homosexualité(s) »

Mgr Dionigi TETTAMANZI


1- Comme tout problème qui concerne l’homme et le touche d’une manière particulière, le problème de l’homosexualité est lui aussi complexe : il comporte des aspects nombreux, divers et délicats. Dans cette complexité semble se révéler la richesse toute particulière qui caractérise la personne humaine, souvent définie à juste titre comme « mystère ». D’autre part, c’est précisément ce « mystère » même qui conduit la réflexion sur l’homosexualité vers une lecture et une interprétation à l’enseigne de la simplicité, dans une perspective profondément unitaire. Et c’est encore la richesse tout à fait particulière de la personne humaine qui exige une telle perspective unitaire : en effet, la richesse propre à la personne n’est pas chaotique, mais intérieurement ordonnée.

2- Il s’agit donc, en vue d’une réflexion adaptée et féconde sur l’homosexualité, de la maintenir dans un cadre anthropologique, et plus précisément dans le cadre de l’anthropologie chrétienne, qui interprète l’homme à la lumière de la Parole de Dieu et de la droite raison : sub luce Evangelii et humanae experientiae, comme le dit le Concile Vatican II (Gaudium et spes, n°46).(1) Pour une telle interprétation de l’homme, il est nécessaire de remonter « au commencement », c’est-à-dire au geste de création de Dieu : c’est ce qu’a fait Jésus-Christ à propos de l’indissolubilité du mariage, en offrant un principe paradigmatique valable pour toute la vérité sur l’homme, et donc également pour la sexualité humaine. En effet, celle-ci est humaine précisément parce qu’elle est de et pour la personne : ce n’est pas une réalité indépendante, que l’on pourrait assimiler à une hypostase, mais au contraire relative à la personne. Une autre parole du Christ nous éclaire également : le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat (cf. Mc 2, 27). C’est une parole qui apporte une lumière également sur le rapport entre la sexualité et la personne : la sexualité a été faite pour l’homme, et non l’homme pour la sexualité.

 

1. La primauté de l’homme sur la sexualité
3- Il est nécessaire de soumettre à une analyse plus détaillée l’affirmation faite ici : dans toutes les questions qui concernent la sexualité humaine -- et donc notamment celle qui concerne l’homosexualité -- il ne faut jamais oublier et il faut toujours affirmer de façon positive la primauté de la personne sur sa sexualité, et de façon concrète, sur les dimensions et les formes, les exigences et les expressions de cette même sexualité.

4- Le retour « au commencement » est ici plus que jamais important, car le texte de la Genèse revêt un intérêt indéniable pour l’affirmation de la primauté de la personne sur sa sexualité : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 27). Le texte biblique affirme sans aucun doute que la sexualité n’est pas quelque chose d’extrinsèque à la personne, ou qui a été ajouté dans un second temps, mais qu’elle fait partie intégrante du seul et même geste créateur : elle appartient de façon intrinsèque et constitutive à la personne, se plaçant moins sur la lignée de l’ « avoir » que de l’« être ». En effet, une personne n’existe que comme personne sexuée. Dans ce sens, comme nous le lisons dans les Orientations éducatives sur l’amour humain. Traits d’éducation sexuelle, « la sexualité est une composante fondamentale de la personnalité, une de ses façons d’exister, de se manifester, de communiquer avec les autres, de ressentir, d’exprimer et de vivre l’amour humain (...). La sexualité caractérise l’homme et la femme non seulement sur le plan physique, mais aussi sur le plan psychologique et spirituel, marquant chacune de leurs< expressions » (Congrégation pour l’Éducation catholique, 1er novembre 1983, n°4).(2)

5- D’autre part, on ne peut pas nier que l’affirmation de l’homme comme imago Dei précède celle de l’homme comme « homme et femme ». Il s’agit, comme nous l’avons dit, d’une préséance non pas « temporelle » mais « axiologique ». La personne créée par Dieu, tout en incluant – de façon intrinsèque et constitutive – la sexualité, ne s’achève pas avec elle.

6- Il en découle que l’attention première, constante et incontournable doit porter sur la personne humaine et sur la dignité originale : le « type de sexualité », avec ses formes concrètes de réalisation, ne prive jamais la personne de la dignité fondamentale qui est inscrite dans son existence même en tant que créature de Dieu. Il s’agit ici de dignité personnelle dans le sens objectif et ontologique du terme, et non pas dans un sens subjectif et moral, c’est-àdire en référence à une action morale qui peut se présenter dans des termes en accord ou en désaccord avec les valeurs et les exigences propres à la dignité personnelle.

7- C’est dans ce sens que s’est exprimée la Lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi Homosexualitatis problema (1er octobre 1986) : « Créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, la personne humaine ne peut trouver sa figure adéquate dans une réduction à sa seule orientation sexuelle. Tout être qui vit sur la face de la terre a ses problèmes et ses difficultés personnels, mais également des occasions de croissance, des ressources, des talents et des dons propres. L’Église offre le cadre, dont l’exigence se fait aujourd’hui fortement sentir, d’une pastorale de la personne humaine, lorsque précisément elle refuse de regarder celle-ci comme ‘hétérosexuelle’ ou ‘homosexuelle’ et souligne que chaque être humain a la même identité fondamentale en tant que créature et, par grâce, enfant de Dieu et héritier de la vie éternelle » (n°16).(3)

 

2. Il n’y a plus homme ni femme
8- Les dernières paroles du document de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi nous invitent à « revisiter » l’affirmation de la primauté de la personne sur la sexualité dans une perspective spécifiquement chrétienne, selon le caractère propre de l’homme en tant que « créature nouvelle dans le Christ », c’est-à-dire selon une anthropologie surnaturelle.

9- La « relativité » de la sexualité ressort avec une clarté et une force particulière dans le texte de Paul de l’Épître aux Galates 3, 27-28 : « Vous tous en effet baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus ».(4) Comme on peut immédiatement le relever des paroles de l’Apôtre, le baptisé, « revêtu du Christ », c’est-à-dire en tant que « créature nouvelle », « dépasse » toutes les « distinctions » présentes dans l’ordre humain temporel, celles ethniques (juifs et grecs), celles sociales (esclaves et hommes libres), celles anthropologiques et sexuelles (homme et femme). Le texte exige sans aucun doute d’être interprété de façon correcte : l’enseignement de Paul porte sur la nouveauté ontologique déterminée par le baptême. L’Apôtre se réfère à l’existence dans le Christ qui découle de ce sacrement, et par voie de conséquence, à l’égalité et à la communion-unité de tous ceux qui l’ont reçu. Il s’agit d’une égalité et d’une communion-unité si radicales qu’elles ne peuvent être compromises par aucune des nombreuses « distinctions » présentes dans le monde humain, ni même – dans un certain sens – par la distinction sexuelle de la masculinité et de la féminité. La primauté de la personne chrétienne sur sa sexualité est affirmée de façon indirecte, mais non pas pour autant moins précise ni forte. (5)

10- Cette « relativité » de la sexualité à la personne trouve son accomplissement dans la perspective eschatologique, comme il apparaît dans la réponse que Jésus donne aux Sadducéens, à propos de la résurrection des morts. À la question des Sadducéens : « À la résurrection, duquel des sept sera-t-elle donc la femme ? Car tous l’auront eue » (Mt 22, 28), Jésus répond : « Vous êtes dans l’erreur, en ne connaissant ni les Écritures, ni la puissance de Dieu. À la résurrection, en effet, on ne prend ni femme, ni mari, mais on est comme des anges dans le ciel » (Mt 22, 29-30). La réponse de Jésus ne nie pas la corporéité ni la sexualité de la personne dans sa condition céleste, mais en souligne la « physionomie diverse » par rapport à sa condition terrestre : cette diversité concerne en particulier l’exercice de la sexualité et d’une certaine façon, sa nature même. Encore une fois, du moins de façon indirecte, la primauté de la personne sur sa sexualité est confirmée.


3. La sexualité « à sa place »
11- Il faut reprendre ici l’aspect de la « relativité » dont il a été plusieurs fois question, pour en saisir tout le contenu. Il ne s’agit pas seulement d’un contenu négatif, privatif ou limitatif, c’est-à-dire en référence au « non » au caractère « absolu » de la sexualité, qui nierait autrement la primauté de la personne en tant que telle. Il s’agit également et surtout d’identifier le contenu positif de la relativité : celle-ci place la sexualité « à sa place », sans l’accroître ni la diminuer, mais en la définissant dans sa « valeur » spécifiquement humaine.

12- Encore une fois, l’identification de cette « valeur » passe à travers la lecture de la personne dans ses caractéristiques essentielles et qualitatives (logos), dans ses finalités fondamentales (telos), dans ses dynamismes profonds (nomos). À la lumière de la Parole de Dieu et de la droite raison, l’homme se définit comme un « être significatif », en possession d’un logos, d’un « sens » propre : il ne peut en être autrement, s’il est le fruit du témoignage vivant de l’éternelle sagesse et de l’amour infini de Dieu créateur. Et ce logos consiste dans la capacité d’aimer et d’être aimé, d’être en relation de communion et de don de soi. Ce logos, inscrit dans l’existence même de l’homme, libère en lui un dynamisme qui tend l’homme vers l’accomplissement de sa capacité d’aimer et d’être aimé : c’est ce qui arrive en atteignant le telos de la personne, c’est-à-dire sa perfection de bien et de bonheur. En particulier, le dynamisme de l’homme est quelque chose d’« imprimé » – c’est le nomos ou la loi inscrite dans le coeur de chaque homme (cf. Rm 2, 14-15) (6) – et dans le même temps d’ « exprimé », c’est-à-dire d’assumé de façon consciente et libre par l’homme, selon la célèbre affirmation de saint Thomas d’Aquin sur la loi morale naturelle : en vertu de celle-ci, en effet, la créature rationnelle est soumise à la providence de Dieu encore plus que toutes les autres créatures, dans la mesure où elle est appelée à participer à la providence, devenant providence pour soi et pour les autres (in quantum et ipsa fit providentiae particeps, sibi ipsi et aliis providens : S. Th. I-II, 91, 2).(7)

13- Il s’agit maintenant de passer de l’énoncé général sur la « valeur » de la personne à l’énoncé particulier sur la valeur de la sexualité de la personne, en commençant par le logos fondamental qui consiste à aimer et à être aimé, en référence spécifique à la personne. Dans ce sens, une aide nous vient de la profonde et suggestive « théologie du corps » que Jean-Paul II a développée dans les catéchèses proposées au cours de la période 1979-1984, en particulier en ce qui concerne la signification conjugale du corps humain. Ainsi, par exemple, dans son allocution du 16 janvier 1980, il disait : « Le corps humain, avec son sexe, sa masculinité et sa féminité, vu dans le mystère même de la création est non seulement une source de fécondité et de procréation, comme dans tout l’ordre naturel, mais il comprend dès ‘l’origine’ l’attribut ‘conjugal’, c’est-à-dire la faculté d’exprimer l’amour » (Insegnamenti, III/1, 1980, p. 148).(8)

14- Il est évident que « la capacité d’amour », d’amour sponsal dont parle le Pape, doit être affirmée non seulement de la personne en tant que telle, mais également de sa sexualité et, en particulier, de la sexualité selon la « totalité unifiée » de la personne. Dans ce sens, l’amour en question possède une spécificité qui est conférée par le don total de soi à l’autre en référence à une communion interpersonnelle (signification unitive) et à la fois transpersonnelle (signification procréative). C’est ce que souligne, en des termes simples et profonds, l’Exhortation Familiaris consortio : « Dans sa réalité la plus profonde, l’amour est essentiellement don, et l’amour conjugal, en amenant les époux à la ‘connaissance’ réciproque qui fait qu’ils sont ‘une seule chair’, ne s’achève pas dans le couple; il les rend en effet capables de la donation la plus grande qui soit, par laquelle ils deviennent coopérateurs avec Dieu pour donner la vie à une autre personne humaine. Ainsi les époux, tandis qu’ils se< donnent l’un à l’autre, donnent au-delà d’eux-mêmes un être réel, l’enfant, reflet vivant de leur amour, signe permanent de l’unité conjugale et synthèse vivante et indissociable de leur être de père et de mère » (n°14).

15- Comme on le voit, on se trouve face au principe éthique fondamental que la doctrine de l’Église a constamment enseigné en ce qui concerne la morale sexuelle. Le Concile Vatican II a déclaré que la bonté morale des actes propres de la vie conjugale, ordonnés selon la véritable dignité humaine, « ne dépend pas de la seule sincérité de l’intention et de la seule appréciation des motifs, mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui respectent, dans un contexte d’amour véritable, la signification totale d’une donation réciproque et d’une procréation à la mesure de l’homme » (Gaudium et spes, n°51). C’est dans cette lignée que s’est placé Paul VI avec l’encyclique Humanae vitae, dont l’enseignement est résumé dans la Déclaration Persona humana : “L’utilisation de la fonction sexuelle ne trouve son véritable sens et sa rectitude morale que dans le mariage légitime” (n°5). (9)

16- L’homosexualité est objectivement incapable de réaliser « le sens intégral du don mutuel et de la procréation humaine ». La Déclaration Persona humana citée plus haut écrit à ce propos : « Selon l’ordre moral objectif, les relations homosexuelles sont des actes privés de leur règle essentielle et indispensable » (n°8).

 

4. La dimension morale : vérité et histoire
17- Reprenons maintenant le discours anthropologique sur la sexualité, en en relevant en particulier la dimension morale, c’est-à-dire celle qui considère la « vérité » qui, à travers l’action consciente et libre de la personne, devient histoire ou, pour reprendre les termes cités plus haut, met au centre le logos qui se réalise dans la perspective de son accomplissement (telos) à travers la libre obéissance de l’homme à son nomos.

18- Un premier avertissement fondamental : en traitant les questions éthiques qui concernent l’homosexualité, il est nécessaire d’éviter soigneusement un danger plutôt facile et répandu. Il s’agit du danger qui consiste à oublier que les coordonnées des principes et de l’appréciation morale sont les mêmes pour l’hétérosexualité et l’homosexualité. Il ne peut en être autrement, si le point de référence est la personne dans les caractéristiques essentielles qui la qualifient, dans sa finalité fondamentale et dans ses dynamismes profonds. C’est sur cette base commune que se développe le discernement moral de la sexualité sous toutes ses formes et expressions.

19- Dans le cadre de cette perspective commune, nous présentons maintenant une série d’observations pour une juste appréciation morale de l’homosexualité.

20- Il faut se rappeler avant tout que le domaine de la morale humaine et chrétienne est beaucoup plus vaste que celui de la morale sexuelle. Il faut en outre préciser qu’il existe une hiérarchie de valeurs et d’exigences au sein de la moralité : à cet égard, la classification classique des exigences éthiques proposée en ce qui concerne les vertus théologales et les vertus cardinales est significative.

21- Une autre observation concerne la distinction traditionnelle entre les péchés « selon » la nature et « contre » la nature, à partir du moment où l’homosexualité est entendue comme un désordre contra naturam.(10) Une telle distinction trouve sa légitimité en référence à la nature humaine interprétée dans une perspective exclusivement bio-physique ; mais elle n’est plus légitime si cette nature fait l’objet d’une interprétation spécifiquement personnelle : dans ce dernier sens, on ne peut parler de péché secundum naturam. (11) C’est précisément l’interprétation personnelle de la loi naturelle morale, comme elle a été récemment reproposée par l’encyclique Veritatis splendor, qui exige une lecture plus ample et plus profonde du désordre sexuel, c’est-à-dire une lecture attentive à toutes les valeurs et les exigences éthiques qui sont en jeu. Dans ce sens, une certaine culture qui considère comme « normale » toute relation hétérosexuelle, du moment qu’elle n’est pas forcée par la violence, doit être reconnue comme fausse : par exemple, le péché de l’adultère n’est pas moins grave que celui de l’homosexualité.

22- Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur la donnée commune et générale de la responsabilité-imputabilité, qui doit être précisée selon la conscience et la liberté réelles de la personne, et donc selon l’importance des formes les plus diverses de « conditionnement ». Cela revêt un intérêt particulier pour l’appréciation morale qui doit être apportée à la condition ou à la tendance homosexuelle et aux actes sexuels, selon la distinction bien connue présente dans les deux documents cités par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (Persona humana, n°8 ; Homosexualitatis problema, n°3).

23- Une autre observation concerne l’« historicité » de la personne, qui se reflète dans l’historicité de ses actions. Si elle est correctement interprétée, la « loi de gradualité » (qui ne signifie absolument pas « gradualité de la loi », comme le souligne l’Exhortation Familiaris consortio, n°34), peut apporter une lumière sur l’itinéraire moral de la personne homosexuelle et peut aider en vue d’une appréciation morale selon la vérité.

24- L’« historicité » de la personne doit être entendue avant tout en référence à l’historia salutis par laquelle tous et chacun sont concernés et, donc son soumis à l’influence du mysterium iniquitatis et du mysterium salutis. Face à ces mysteria, les positions morales de toutes les personnes sont identiques : elles sont toutes exposées à la tentation du mal et en même temps, à l’espérance et au bien. Sans entrer en détail dans ce domaine, il suffit ici de rappeler certaines paroles de la Lettre Homosexualitatis problema : « Que doit faire dès lors une personne homosexuelle qui cherche à suivre le Seigneur ? Fondamentalement, ces personnes sont appelées à réaliser la volonté de Dieu dans leur vie, en unissant au sacrifice de la croix du Seigneur les souffrances et les difficultés qu’elles peuvent éprouver du fait de leur condition. (...) Il convient de se rappeler que telle est la voie du salut pour tous ceux qui suivent le Christ (...). Les personnes homosexuelles sont appelées, comme tout chrétien, à vivre la chasteté. Si elles s’attachent assidûment à comprendre la nature de l’appel personnel de Dieu à leur égard, elles seront en état de célébrer plus fidèlement le sacrement de pénitence et de recevoir la grâce qui y est généreusement offerte, pour pouvoir, en le suivant, se convertir plus pleinement » (n°12).

25- Telle est la ligne clairement indiquée dans l’Encyclique Veritatis splendor, dans laquelle il est rappelé que « même dans les situations les plus difficiles, l’homme doit observer les normes morales par obéissance aux saints commandements de Dieu et en conformité avec sa dignité personnelle », en précisant que « dans certaines situations, l’observation de la Loi peut être difficile, très difficile, elle n’est cependant jamais impossible » (n°102, cf. également Concile de Trente, Sess. VI, Décret sur la justification Cum hoc tempore, chap. 11 : D.S. 1536). (12)

 

5. Le contexte socio-culturel actuel
26- Qu’il nous soit permis de conclure par certaines observations de nature plus spécifiquement socio-culturelle. Certes, ce que nous avons dit se situe dans la lignée de la vérité, d’une vérité qui de par sa nature ne se place jamais contre la liberté et le bonheur des personnes, mais qui en est au contraire la condition incontournable, selon les paroles explicites du Christ : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera » (Jn 8, 32). Dans ce sens, il existe un lien indissoluble entre la vérité et l’amour. Et précisément en référence aux personnes homosexuelles, la Lettre Homosexualitatis problema écrit : « Dieu qui est à la fois la vérité et l’amour, appelle l’Église à se mettre au service de tout homme, femme et enfant avec la sollicitude pastorale de notre Seigneur miséricordieux. C’est dans cet esprit que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi vous adresse cette lettre, à vous, évêques de l’Église, avec l’espoir qu’elle vous apporte une aide dans la charge pastorale de personnes dont les souffrances ne peuvent qu’être aggravées par l’erreur et soulagées par la vérité » (n°18).

27- Mais l’esprit de sérénité et de responsabilité, dans lequel doit se développer la réflexion morale sur la situation des personnes homosexuelles, ne peut en aucun cas manquer de tenir compte du contexte social et culturel précis dans lequel le débat sur l’homosexualité se place aujourd’hui. Comme on le sait, on évolue dans le cadre d’une revendication fortement politisée vers une parité totale des droits pour les personnes homosexuelles, y compris le droit au mariage, à l’adoption et à l’asile politique. De façon plus générale, on évolue dans le contexte de ce qu’on appelle la culture « gay », qui adopte un « style de vie » homosexuel et qui s’efforce de le faire accepter par la société (et par la loi civile) comme pleinement légitime.

28- Dans cette situation culturelle, l’Église se doit de porter la plus grande attention et d’assumer une position courageusement prophétique (cf. Is 5, 20) : en effet, elle est appelée, avec tout homme de bonne volonté, à dénoncer les très graves risques personnels et sociaux liés à l’acceptation d’une telle culture et à oeuvrer constamment pour l’éducation morale à la vraie liberté des personnes et, par là même, à la coexistence humaine authentique.


Mgr Dionigi Tettamanzi
Archevêque de Gênes
L’Osservatore romano - édition hebdomadaire en langue française
(n°10 - 11 mars 1997), p. 9 et 10

(1) Traduction : à la lumière de l’Évangile et de l’expérience humaine.
(2) Cf. Documentation catholique, n°1865, 1er janvier 1984. Sur la question de l’homosexualité, on verra en particulier les n° 101 à 103.
(3) Cf. Documentation catholique, n°1930, 21 décembre 1986.
(4) La TOB traduit : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus l’homme et la femme ». La négation « ne...plus » indique bien le changement radical d’état. L’article singulier « l’homme » et « la femme » oriente vers la catégorie générale de la masculinité contre-distinguée de la féminité. La note de la TOB commente ainsi : « Le v. 28 précise que toutes les différences entre les hommes cessent d’être des séparation; car le Christ unit totalement ceux qui communient à sa vie. Cf. Col 3, 11 ». On peut comprendre que les différences, notamment sexuelles, ne disparaissent pas, mais cessent d’être source d’opposition et de conflits.
(5) L’auteur semble ne pas distinguer entre la différence sexuelle (sexuation, masculinité/féminité) et la vie sexuelle (désir sexuel masculin ou féminin, orienté -- ou non -- sur l’autre sexe, avec éventuellement accomplissement d’actes sexuels). Pour plus de clarté, ne faudrait-il pas employer deux termes différents, par exemple « sexuation » ou bien « sexualité », selon les intentions et selon les situations ?
(6) Cette référence est importante car, dans la tradition théologique, elle sert de fondement à l’affirmation d’une « loi morale naturelle », universellement présente en tout homme.
(7) Traduction : par le fait qu’elle participe elle-même de cette providence en pourvoyant à soi-même et aux autres.
(8) Repris dans : JEAN PAUL II, Homme et femme il les créa. Une spiritualité du corps (Cerf, 2004), p. 83.
(9) Cf. Documentation catholique, n°1691, 1er février 1976.
(10) Voir par exemple : s. Thomas d’Aquin, Summ. Theol. IIa-IIae, q. 154, art. 11 et 12. Pour lui, comme pour la plupart des médiévaux, le « vice contre nature » désigne différents comportements sexuels : la masturbation, la zoophilie, l’homosexualité et les accouplements autres que strictement génitaux (coït anal, fellation, etc.). Il considère que, parmi toutes les fautes de luxure, les actes sexuels « contre nature » sont les plus graves parce que non seulement ils offensent la droite raison comme tous les actes de luxure, mais que de plus ils contredisent la « nature ». S. Thomas s’appuie ici sur l’autorité de s. Augustin : « De tous les vices qui relèvent de la luxure, le pire est celui qui se fait contre la nature ». Commentaire du P. Albert Raulin : « La position de s. Augustin, telle qu’elle est présentée ici, a eu une influence déterminante sur la théologie morale en matière de sexualité. La notion de ‘nature’ se trouve privilégiée. Nous en discernons les conséquences dans cet article 12 de s. Thomas. Les vices contre nature (...) apparaissent plus coupables que tous les autres, y compris l’inceste et l’adultère, le viol et le rapt. Les vices contre nature seraient plus sacrilèges que le sacrilège même. La ‘nature’ me serait plus proche que mon prochain. L’homosexualité n’a que le second rang parmi les vices contre nature, la masturbation le quatrième, mais n’est-ce pas placer bien haut dans la hiérarchie des actes de luxure ces deux vices, au nom d’une notion de nature qui est beaucoup plus biologique que sociale ? N’est-ce pas finalement méconnaître la vraie nature de l’homme qui est aussi sociale ? » (Somme théologique, édition du Cerf, 1985), p. 882.
(11) Mgr Tettamanzi veut-il dire ici que, dans une perspective d’anthropologie personnaliste (celle que défend volontiers Jean Paul II), la distinction entre actes « selon la nature » et « contre nature » ne tient plus, et que tout péché est, par le fait même, un péché « contre la nature », puisque la nature humaine créée à l’image de Dieu est faite « pour » Dieu ? Dans ce cas, la « loi morale naturelle » coïnciderait avec la loi divine éternelle qui crée spécialement l’homme à son image, afin que la nature humaine soit divinisée (voir Gaudium et spes).
(12) Le Concile de Trente déclare : « Personne, si justifié soit-il, ne doit se croire affranchi de l’observation des commandements. Personne ne doit user de cette formule téméraire et interdite sous peine d’anathème par les saints Pères que l’observation des commandements divins est impossible à l’homme justifié. ‘Car Dieu ne commande pas des choses impossibles, mais en commandant il t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas’ (cf. s. Augustin, De natura et gratia, c. 43, 50) et il t’aide à pouvoir; ‘ses commandements ne sont pas lourds’ (1 Jn 5, 3), son ‘joug est doux et son fardeau léger’ (Mt 11, 30). Ceux qui sont fils de Dieu aiment le Christ : ceux qui l’aiment (lui-même en témoigne), gardent ses enseignements (cf. Jn 14, 23), ce qui leur est toujours possible avec le secours divin. » (Décret sur la justification, ch. 11 ; texte dans Dumeige, La foi catholique, éd. de l’Orante, 1975).

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