ANTHROPOLOGIE CHRÉTIENNE ET HOMOSEXUALITÉ
Université Catholique de Lille
Faculté de théologie
Séminaire : « Théologie et homosexualité(s) »
Mgr Dionigi TETTAMANZI
1- Comme tout problème qui concerne l’homme et le touche d’une manière particulière,
le problème de l’homosexualité est lui aussi complexe : il comporte des aspects nombreux,
divers et délicats. Dans cette complexité semble se révéler la richesse toute particulière qui
caractérise la personne humaine, souvent définie à juste titre comme « mystère ». D’autre
part, c’est précisément ce « mystère » même qui conduit la réflexion sur l’homosexualité vers
une lecture et une interprétation à l’enseigne de la simplicité, dans une perspective
profondément unitaire. Et c’est encore la richesse tout à fait particulière de la personne
humaine qui exige une telle perspective unitaire : en effet, la richesse propre à la personne
n’est pas chaotique, mais intérieurement ordonnée.
2- Il s’agit donc, en vue d’une réflexion adaptée et féconde sur l’homosexualité, de la
maintenir dans un cadre anthropologique, et plus précisément dans le cadre de l’anthropologie
chrétienne, qui interprète l’homme à la lumière de la Parole de Dieu et de la droite raison : sub
luce Evangelii et humanae experientiae, comme le dit le Concile Vatican II (Gaudium et spes,
n°46).(1) Pour une telle interprétation de l’homme, il est nécessaire de remonter « au
commencement », c’est-à-dire au geste de création de Dieu : c’est ce qu’a fait Jésus-Christ à
propos de l’indissolubilité du mariage, en offrant un principe paradigmatique valable pour
toute la vérité sur l’homme, et donc également pour la sexualité humaine. En effet, celle-ci est
humaine précisément parce qu’elle est de et pour la personne : ce n’est pas une réalité
indépendante, que l’on pourrait assimiler à une hypostase, mais au contraire relative à la
personne. Une autre parole du Christ nous éclaire également : le sabbat a été fait pour
l’homme et non l’homme pour le sabbat (cf. Mc 2, 27). C’est une parole qui apporte une
lumière également sur le rapport entre la sexualité et la personne : la sexualité a été faite pour
l’homme, et non l’homme pour la sexualité.
1. La primauté de l’homme sur la sexualité
3- Il est nécessaire de soumettre à une analyse plus détaillée l’affirmation faite ici : dans
toutes les questions qui concernent la sexualité humaine -- et donc notamment celle qui
concerne l’homosexualité -- il ne faut jamais oublier et il faut toujours affirmer de façon
positive la primauté de la personne sur sa sexualité, et de façon concrète, sur les dimensions
et les formes, les exigences et les expressions de cette même sexualité.
4- Le retour « au commencement » est ici plus que jamais important, car le texte de la
Genèse revêt un intérêt indéniable pour l’affirmation de la primauté de la personne sur sa
sexualité : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il
les créa » (Gn 1, 27). Le texte biblique affirme sans aucun doute que la sexualité n’est pas
quelque chose d’extrinsèque à la personne, ou qui a été ajouté dans un second temps, mais
qu’elle fait partie intégrante du seul et même geste créateur : elle appartient de façon
intrinsèque et constitutive à la personne, se plaçant moins sur la lignée de l’ « avoir » que de
l’« être ». En effet, une personne n’existe que comme personne sexuée. Dans ce sens, comme
nous le lisons dans les Orientations éducatives sur l’amour humain. Traits d’éducation
sexuelle, « la sexualité est une composante fondamentale de la personnalité, une de ses façons
d’exister, de se manifester, de communiquer avec les autres, de ressentir, d’exprimer et de
vivre l’amour humain (...). La sexualité caractérise l’homme et la femme non seulement sur le
plan physique, mais aussi sur le plan psychologique et spirituel, marquant chacune de leurs<
expressions » (Congrégation pour l’Éducation catholique, 1er novembre 1983, n°4).(2)
5- D’autre part, on ne peut pas nier que l’affirmation de l’homme comme imago Dei
précède celle de l’homme comme « homme et femme ». Il s’agit, comme nous l’avons dit,
d’une préséance non pas « temporelle » mais « axiologique ». La personne créée par Dieu,
tout en incluant – de façon intrinsèque et constitutive – la sexualité, ne s’achève pas avec elle.
6- Il en découle que l’attention première, constante et incontournable doit porter sur la
personne humaine et sur la dignité originale : le « type de sexualité », avec ses formes
concrètes de réalisation, ne prive jamais la personne de la dignité fondamentale qui est inscrite
dans son existence même en tant que créature de Dieu. Il s’agit ici de dignité personnelle dans
le sens objectif et ontologique du terme, et non pas dans un sens subjectif et moral, c’est-àdire
en référence à une action morale qui peut se présenter dans des termes en accord ou en
désaccord avec les valeurs et les exigences propres à la dignité personnelle.
7- C’est dans ce sens que s’est exprimée la Lettre de la Congrégation pour la Doctrine de
la Foi Homosexualitatis problema (1er octobre 1986) : « Créée à l’image et à la ressemblance
de Dieu, la personne humaine ne peut trouver sa figure adéquate dans une réduction à sa seule
orientation sexuelle. Tout être qui vit sur la face de la terre a ses problèmes et ses difficultés
personnels, mais également des occasions de croissance, des ressources, des talents et des
dons propres. L’Église offre le cadre, dont l’exigence se fait aujourd’hui fortement sentir,
d’une pastorale de la personne humaine, lorsque précisément elle refuse de regarder celle-ci
comme ‘hétérosexuelle’ ou ‘homosexuelle’ et souligne que chaque être humain a la même
identité fondamentale en tant que créature et, par grâce, enfant de Dieu et héritier de la vie
éternelle » (n°16).(3)
2. Il n’y a plus homme ni femme
8- Les dernières paroles du document de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi nous
invitent à « revisiter » l’affirmation de la primauté de la personne sur la sexualité dans une
perspective spécifiquement chrétienne, selon le caractère propre de l’homme en tant que
« créature nouvelle dans le Christ », c’est-à-dire selon une anthropologie surnaturelle.
9- La « relativité » de la sexualité ressort avec une clarté et une force particulière dans le
texte de Paul de l’Épître aux Galates 3, 27-28 : « Vous tous en effet baptisés dans le Christ,
vous avez revêtu le Christ : il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a
ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus ».(4) Comme on peut
immédiatement le relever des paroles de l’Apôtre, le baptisé, « revêtu du Christ », c’est-à-dire
en tant que « créature nouvelle », « dépasse » toutes les « distinctions » présentes dans l’ordre
humain temporel, celles ethniques (juifs et grecs), celles sociales (esclaves et hommes libres),
celles anthropologiques et sexuelles (homme et femme). Le texte exige sans aucun doute
d’être interprété de façon correcte : l’enseignement de Paul porte sur la nouveauté ontologique
déterminée par le baptême. L’Apôtre se réfère à l’existence dans le Christ qui découle de ce
sacrement, et par voie de conséquence, à l’égalité et à la communion-unité de tous ceux qui l’ont reçu. Il s’agit d’une égalité et d’une communion-unité si radicales qu’elles ne peuvent
être compromises par aucune des nombreuses « distinctions » présentes dans le monde
humain, ni même – dans un certain sens – par la distinction sexuelle de la masculinité et de la
féminité. La primauté de la personne chrétienne sur sa sexualité est affirmée de façon
indirecte, mais non pas pour autant moins précise ni forte. (5)
10- Cette « relativité » de la sexualité à la personne trouve son accomplissement dans la
perspective eschatologique, comme il apparaît dans la réponse que Jésus donne aux
Sadducéens, à propos de la résurrection des morts. À la question des Sadducéens : « À la
résurrection, duquel des sept sera-t-elle donc la femme ? Car tous l’auront eue » (Mt 22, 28),
Jésus répond : « Vous êtes dans l’erreur, en ne connaissant ni les Écritures, ni la puissance de
Dieu. À la résurrection, en effet, on ne prend ni femme, ni mari, mais on est comme des anges
dans le ciel » (Mt 22, 29-30). La réponse de Jésus ne nie pas la corporéité ni la sexualité de la
personne dans sa condition céleste, mais en souligne la « physionomie diverse » par rapport à
sa condition terrestre : cette diversité concerne en particulier l’exercice de la sexualité et
d’une certaine façon, sa nature même. Encore une fois, du moins de façon indirecte, la
primauté de la personne sur sa sexualité est confirmée.
3. La sexualité « à sa place »
11- Il faut reprendre ici l’aspect de la « relativité » dont il a été plusieurs fois question,
pour en saisir tout le contenu. Il ne s’agit pas seulement d’un contenu négatif, privatif ou
limitatif, c’est-à-dire en référence au « non » au caractère « absolu » de la sexualité, qui nierait autrement la primauté de la personne en tant que telle. Il s’agit également et surtout
d’identifier le contenu positif de la relativité : celle-ci place la sexualité « à sa place », sans
l’accroître ni la diminuer, mais en la définissant dans sa « valeur » spécifiquement humaine.
12- Encore une fois, l’identification de cette « valeur » passe à travers la lecture de la
personne dans ses caractéristiques essentielles et qualitatives (logos), dans ses finalités
fondamentales (telos), dans ses dynamismes profonds (nomos). À la lumière de la Parole de
Dieu et de la droite raison, l’homme se définit comme un « être significatif », en possession
d’un logos, d’un « sens » propre : il ne peut en être autrement, s’il est le fruit du témoignage
vivant de l’éternelle sagesse et de l’amour infini de Dieu créateur. Et ce logos consiste dans la
capacité d’aimer et d’être aimé, d’être en relation de communion et de don de soi. Ce logos,
inscrit dans l’existence même de l’homme, libère en lui un dynamisme qui tend l’homme vers
l’accomplissement de sa capacité d’aimer et d’être aimé : c’est ce qui arrive en atteignant le
telos de la personne, c’est-à-dire sa perfection de bien et de bonheur. En particulier, le
dynamisme de l’homme est quelque chose d’« imprimé » – c’est le nomos ou la loi inscrite
dans le coeur de chaque homme (cf. Rm 2, 14-15) (6) – et dans le même temps d’ « exprimé »,
c’est-à-dire d’assumé de façon consciente et libre par l’homme, selon la célèbre affirmation
de saint Thomas d’Aquin sur la loi morale naturelle : en vertu de celle-ci, en effet, la créature
rationnelle est soumise à la providence de Dieu encore plus que toutes les autres créatures,
dans la mesure où elle est appelée à participer à la providence, devenant providence pour soi
et pour les autres (in quantum et ipsa fit providentiae particeps, sibi ipsi et aliis providens : S.
Th. I-II, 91, 2).(7)
13- Il s’agit maintenant de passer de l’énoncé général sur la « valeur » de la personne à
l’énoncé particulier sur la valeur de la sexualité de la personne, en commençant par le logos
fondamental qui consiste à aimer et à être aimé, en référence spécifique à la personne. Dans
ce sens, une aide nous vient de la profonde et suggestive « théologie du corps » que Jean-Paul
II a développée dans les catéchèses proposées au cours de la période 1979-1984, en particulier
en ce qui concerne la signification conjugale du corps humain. Ainsi, par exemple, dans son
allocution du 16 janvier 1980, il disait : « Le corps humain, avec son sexe, sa masculinité et sa
féminité, vu dans le mystère même de la création est non seulement une source de fécondité et
de procréation, comme dans tout l’ordre naturel, mais il comprend dès ‘l’origine’ l’attribut
‘conjugal’, c’est-à-dire la faculté d’exprimer l’amour » (Insegnamenti, III/1, 1980, p. 148).(8)
14- Il est évident que « la capacité d’amour », d’amour sponsal dont parle le Pape, doit
être affirmée non seulement de la personne en tant que telle, mais également de sa sexualité
et, en particulier, de la sexualité selon la « totalité unifiée » de la personne. Dans ce sens,
l’amour en question possède une spécificité qui est conférée par le don total de soi à l’autre
en référence à une communion interpersonnelle (signification unitive) et à la fois
transpersonnelle (signification procréative). C’est ce que souligne, en des termes simples et
profonds, l’Exhortation Familiaris consortio : « Dans sa réalité la plus profonde, l’amour est
essentiellement don, et l’amour conjugal, en amenant les époux à la ‘connaissance’ réciproque
qui fait qu’ils sont ‘une seule chair’, ne s’achève pas dans le couple; il les rend en effet
capables de la donation la plus grande qui soit, par laquelle ils deviennent coopérateurs avec
Dieu pour donner la vie à une autre personne humaine. Ainsi les époux, tandis qu’ils se<
donnent l’un à l’autre, donnent au-delà d’eux-mêmes un être réel, l’enfant, reflet vivant de
leur amour, signe permanent de l’unité conjugale et synthèse vivante et indissociable de leur
être de père et de mère » (n°14).
15- Comme on le voit, on se trouve face au principe éthique fondamental que la doctrine
de l’Église a constamment enseigné en ce qui concerne la morale sexuelle. Le Concile
Vatican II a déclaré que la bonté morale des actes propres de la vie conjugale, ordonnés selon
la véritable dignité humaine, « ne dépend pas de la seule sincérité de l’intention et de la seule
appréciation des motifs, mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs, tirés de la
nature même de la personne et de ses actes, critères qui respectent, dans un contexte d’amour
véritable, la signification totale d’une donation réciproque et d’une procréation à la mesure de
l’homme » (Gaudium et spes, n°51). C’est dans cette lignée que s’est placé Paul VI avec
l’encyclique Humanae vitae, dont l’enseignement est résumé dans la Déclaration Persona
humana : “L’utilisation de la fonction sexuelle ne trouve son véritable sens et sa rectitude
morale que dans le mariage légitime” (n°5). (9)
16- L’homosexualité est objectivement incapable de réaliser « le sens intégral du don
mutuel et de la procréation humaine ». La Déclaration Persona humana citée plus haut écrit à
ce propos : « Selon l’ordre moral objectif, les relations homosexuelles sont des actes privés de
leur règle essentielle et indispensable » (n°8).
4. La dimension morale : vérité et histoire
17- Reprenons maintenant le discours anthropologique sur la sexualité, en en relevant en
particulier la dimension morale, c’est-à-dire celle qui considère la « vérité » qui, à travers
l’action consciente et libre de la personne, devient histoire ou, pour reprendre les termes cités
plus haut, met au centre le logos qui se réalise dans la perspective de son accomplissement
(telos) à travers la libre obéissance de l’homme à son nomos.
18- Un premier avertissement fondamental : en traitant les questions éthiques qui
concernent l’homosexualité, il est nécessaire d’éviter soigneusement un danger plutôt facile et
répandu. Il s’agit du danger qui consiste à oublier que les coordonnées des principes et de
l’appréciation morale sont les mêmes pour l’hétérosexualité et l’homosexualité. Il ne peut en
être autrement, si le point de référence est la personne dans les caractéristiques essentielles qui
la qualifient, dans sa finalité fondamentale et dans ses dynamismes profonds. C’est sur cette
base commune que se développe le discernement moral de la sexualité sous toutes ses formes
et expressions.
19- Dans le cadre de cette perspective commune, nous présentons maintenant une série
d’observations pour une juste appréciation morale de l’homosexualité.
20- Il faut se rappeler avant tout que le domaine de la morale humaine et chrétienne est
beaucoup plus vaste que celui de la morale sexuelle. Il faut en outre préciser qu’il existe une
hiérarchie de valeurs et d’exigences au sein de la moralité : à cet égard, la classification
classique des exigences éthiques proposée en ce qui concerne les vertus théologales et les
vertus cardinales est significative.
21- Une autre observation concerne la distinction traditionnelle entre les péchés « selon »
la nature et « contre » la nature, à partir du moment où l’homosexualité est entendue comme
un désordre contra naturam.(10) Une telle distinction trouve sa légitimité en référence à la
nature humaine interprétée dans une perspective exclusivement bio-physique ; mais elle n’est
plus légitime si cette nature fait l’objet d’une interprétation spécifiquement personnelle : dans
ce dernier sens, on ne peut parler de péché secundum naturam. (11) C’est précisément
l’interprétation personnelle de la loi naturelle morale, comme elle a été récemment reproposée
par l’encyclique Veritatis splendor, qui exige une lecture plus ample et plus profonde du
désordre sexuel, c’est-à-dire une lecture attentive à toutes les valeurs et les exigences éthiques
qui sont en jeu. Dans ce sens, une certaine culture qui considère comme « normale » toute
relation hétérosexuelle, du moment qu’elle n’est pas forcée par la violence, doit être reconnue
comme fausse : par exemple, le péché de l’adultère n’est pas moins grave que celui de
l’homosexualité.
22- Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur la donnée commune et générale de la
responsabilité-imputabilité, qui doit être précisée selon la conscience et la liberté réelles de la
personne, et donc selon l’importance des formes les plus diverses de « conditionnement ».
Cela revêt un intérêt particulier pour l’appréciation morale qui doit être apportée à la
condition ou à la tendance homosexuelle et aux actes sexuels, selon la distinction bien connue
présente dans les deux documents cités par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi
(Persona humana, n°8 ; Homosexualitatis problema, n°3).
23- Une autre observation concerne l’« historicité » de la personne, qui se reflète dans
l’historicité de ses actions. Si elle est correctement interprétée, la « loi de gradualité » (qui ne
signifie absolument pas « gradualité de la loi », comme le souligne l’Exhortation Familiaris
consortio, n°34), peut apporter une lumière sur l’itinéraire moral de la personne homosexuelle
et peut aider en vue d’une appréciation morale selon la vérité.
24- L’« historicité » de la personne doit être entendue avant tout en référence à l’historia
salutis par laquelle tous et chacun sont concernés et, donc son soumis à l’influence du
mysterium iniquitatis et du mysterium salutis. Face à ces mysteria, les positions morales de
toutes les personnes sont identiques : elles sont toutes exposées à la tentation du mal et en
même temps, à l’espérance et au bien. Sans entrer en détail dans ce domaine, il suffit ici de
rappeler certaines paroles de la Lettre Homosexualitatis problema : « Que doit faire dès lors
une personne homosexuelle qui cherche à suivre le Seigneur ? Fondamentalement, ces
personnes sont appelées à réaliser la volonté de Dieu dans leur vie, en unissant au sacrifice de
la croix du Seigneur les souffrances et les difficultés qu’elles peuvent éprouver du fait de leur
condition. (...) Il convient de se rappeler que telle est la voie du salut pour tous ceux qui
suivent le Christ (...). Les personnes homosexuelles sont appelées, comme tout chrétien, à
vivre la chasteté. Si elles s’attachent assidûment à comprendre la nature de l’appel personnel
de Dieu à leur égard, elles seront en état de célébrer plus fidèlement le sacrement de pénitence et de recevoir la grâce qui y est généreusement offerte, pour pouvoir, en le suivant, se
convertir plus pleinement » (n°12).
25- Telle est la ligne clairement indiquée dans l’Encyclique Veritatis splendor, dans
laquelle il est rappelé que « même dans les situations les plus difficiles, l’homme doit
observer les normes morales par obéissance aux saints commandements de Dieu et en
conformité avec sa dignité personnelle », en précisant que « dans certaines situations,
l’observation de la Loi peut être difficile, très difficile, elle n’est cependant jamais
impossible » (n°102, cf. également Concile de Trente, Sess. VI, Décret sur la justification
Cum hoc tempore, chap. 11 : D.S. 1536). (12)
5. Le contexte socio-culturel actuel
26- Qu’il nous soit permis de conclure par certaines observations de nature plus
spécifiquement socio-culturelle. Certes, ce que nous avons dit se situe dans la lignée de la
vérité, d’une vérité qui de par sa nature ne se place jamais contre la liberté et le bonheur des
personnes, mais qui en est au contraire la condition incontournable, selon les paroles
explicites du Christ : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera » (Jn 8, 32). Dans ce
sens, il existe un lien indissoluble entre la vérité et l’amour. Et précisément en référence aux
personnes homosexuelles, la Lettre Homosexualitatis problema écrit : « Dieu qui est à la fois
la vérité et l’amour, appelle l’Église à se mettre au service de tout homme, femme et enfant
avec la sollicitude pastorale de notre Seigneur miséricordieux. C’est dans cet esprit que la
Congrégation pour la Doctrine de la Foi vous adresse cette lettre, à vous, évêques de l’Église,
avec l’espoir qu’elle vous apporte une aide dans la charge pastorale de personnes dont les
souffrances ne peuvent qu’être aggravées par l’erreur et soulagées par la vérité » (n°18).
27- Mais l’esprit de sérénité et de responsabilité, dans lequel doit se développer la
réflexion morale sur la situation des personnes homosexuelles, ne peut en aucun cas manquer
de tenir compte du contexte social et culturel précis dans lequel le débat sur l’homosexualité
se place aujourd’hui. Comme on le sait, on évolue dans le cadre d’une revendication
fortement politisée vers une parité totale des droits pour les personnes homosexuelles, y
compris le droit au mariage, à l’adoption et à l’asile politique. De façon plus générale, on
évolue dans le contexte de ce qu’on appelle la culture « gay », qui adopte un « style de vie »
homosexuel et qui s’efforce de le faire accepter par la société (et par la loi civile) comme
pleinement légitime.
28- Dans cette situation culturelle, l’Église se doit de porter la plus grande attention et
d’assumer une position courageusement prophétique (cf. Is 5, 20) : en effet, elle est appelée,
avec tout homme de bonne volonté, à dénoncer les très graves risques personnels et sociaux
liés à l’acceptation d’une telle culture et à oeuvrer constamment pour l’éducation morale à la
vraie liberté des personnes et, par là même, à la coexistence humaine authentique.
Mgr Dionigi Tettamanzi
Archevêque de Gênes
L’Osservatore romano - édition hebdomadaire en langue française
(n°10 - 11 mars 1997), p. 9 et 10
(1) Traduction : à la lumière de l’Évangile et de l’expérience humaine.
(2) Cf. Documentation catholique, n°1865, 1er janvier 1984. Sur la question de
l’homosexualité, on verra en particulier les n° 101 à 103.
(3) Cf. Documentation catholique, n°1930, 21 décembre 1986.
(4) La TOB traduit : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il
n’y a plus l’homme et la femme ». La négation « ne...plus » indique bien le changement
radical d’état. L’article singulier « l’homme » et « la femme » oriente vers la catégorie
générale de la masculinité contre-distinguée de la féminité. La note de la TOB commente
ainsi : « Le v. 28 précise que toutes les différences entre les hommes cessent d’être des
séparation; car le Christ unit totalement ceux qui communient à sa vie. Cf. Col 3, 11 ». On
peut comprendre que les différences, notamment sexuelles, ne disparaissent pas, mais
cessent d’être source d’opposition et de conflits.
(5) L’auteur semble ne pas distinguer entre la différence sexuelle (sexuation,
masculinité/féminité) et la vie sexuelle (désir sexuel masculin ou féminin, orienté -- ou
non -- sur l’autre sexe, avec éventuellement accomplissement d’actes sexuels). Pour plus
de clarté, ne faudrait-il pas employer deux termes différents, par exemple « sexuation » ou
bien « sexualité », selon les intentions et selon les situations ?
(6) Cette référence est importante car, dans la tradition théologique, elle sert de fondement à
l’affirmation d’une « loi morale naturelle », universellement présente en tout homme.
(7) Traduction : par le fait qu’elle participe elle-même de cette providence en pourvoyant à
soi-même et aux autres.
(8) Repris dans : JEAN PAUL II, Homme et femme il les créa. Une spiritualité du corps
(Cerf, 2004), p. 83.
(9) Cf. Documentation catholique, n°1691, 1er février 1976.
(10) Voir par exemple : s. Thomas d’Aquin, Summ. Theol. IIa-IIae, q. 154, art. 11 et 12.
Pour lui, comme pour la plupart des médiévaux, le « vice contre nature » désigne
différents comportements sexuels : la masturbation, la zoophilie, l’homosexualité et les
accouplements autres que strictement génitaux (coït anal, fellation, etc.). Il considère que,
parmi toutes les fautes de luxure, les actes sexuels « contre nature » sont les plus graves
parce que non seulement ils offensent la droite raison comme tous les actes de luxure,
mais que de plus ils contredisent la « nature ». S. Thomas s’appuie ici sur l’autorité de s.
Augustin : « De tous les vices qui relèvent de la luxure, le pire est celui qui se fait contre
la nature ». Commentaire du P. Albert Raulin : « La position de s. Augustin, telle qu’elle
est présentée ici, a eu une influence déterminante sur la théologie morale en matière de
sexualité. La notion de ‘nature’ se trouve privilégiée. Nous en discernons les
conséquences dans cet article 12 de s. Thomas. Les vices contre nature (...) apparaissent
plus coupables que tous les autres, y compris l’inceste et l’adultère, le viol et le rapt. Les
vices contre nature seraient plus sacrilèges que le sacrilège même. La ‘nature’ me serait
plus proche que mon prochain. L’homosexualité n’a que le second rang parmi les vices
contre nature, la masturbation le quatrième, mais n’est-ce pas placer bien haut dans la
hiérarchie des actes de luxure ces deux vices, au nom d’une notion de nature qui est
beaucoup plus biologique que sociale ? N’est-ce pas finalement méconnaître la vraie
nature de l’homme qui est aussi sociale ? » (Somme théologique, édition du Cerf, 1985), p.
882.
(11) Mgr Tettamanzi veut-il dire ici que, dans une perspective d’anthropologie
personnaliste (celle que défend volontiers Jean Paul II), la distinction entre actes « selon la
nature » et « contre nature » ne tient plus, et que tout péché est, par le fait même, un péché
« contre la nature », puisque la nature humaine créée à l’image de Dieu est faite « pour »
Dieu ? Dans ce cas, la « loi morale naturelle » coïnciderait avec la loi divine éternelle qui
crée spécialement l’homme à son image, afin que la nature humaine soit divinisée (voir
Gaudium et spes).
(12) Le Concile de Trente déclare : « Personne, si justifié soit-il, ne doit se croire affranchi
de l’observation des commandements. Personne ne doit user de cette formule téméraire et
interdite sous peine d’anathème par les saints Pères que l’observation des
commandements divins est impossible à l’homme justifié. ‘Car Dieu ne commande pas
des choses impossibles, mais en commandant il t’invite à faire ce que tu peux et à
demander ce que tu ne peux pas’ (cf. s. Augustin, De natura et gratia, c. 43, 50) et il
t’aide à pouvoir; ‘ses commandements ne sont pas lourds’ (1 Jn 5, 3), son ‘joug est doux
et son fardeau léger’ (Mt 11, 30). Ceux qui sont fils de Dieu aiment le Christ : ceux qui
l’aiment (lui-même en témoigne), gardent ses enseignements (cf. Jn 14, 23), ce qui leur est
toujours possible avec le secours divin. » (Décret sur la justification, ch. 11 ; texte dans
Dumeige, La foi catholique, éd. de l’Orante, 1975).
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