"La vérité vous rendra libres"
Une réflexion du groupe de Crémone « le chêne de Mambré »

(par Sergio Caravaggio, au Forum des groupes chrétiens homosexuels d'Italie à Florence, fév. 2010)


Jésus donc dit aux Juifs qui avaient cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. Ils lui répliquèrent : « Nous sommes la descendance d’Abraham et jamais personne ne nous a réduits à la servitude : comment peux-tu prétendre que nous allons devenir des hommes libres ? » «  Jésus leur répondit : «  En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché. L’esclave ne demeure pas toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours. Dès lors, si c’est le fils qui vous affranchit, vous serez réellement des hommes libres. »


Je suis ici pour vous parler d’un groupe diocésain pour l’accompagnement pastoral des personnes homosexuelles. Je ne vous en raconte pas la naissance et la mise en œuvre. J’entends seulement vous parler des circonstances, que nous, homosexuels, avons créées et recherchées et qui en ont rendu possible la naissance, en partant du passage de Jean 8, 31-36 que j’ai cité et qui est le thème de ce Forum… J’espère que cela pourra vous être utile à vous aussi.


Les membres du groupe de Crémone et moi-même sommes partis de la prise de conscience que si nous voulons vraiment nous approcher de cette vérité qui doit nous rendre libres, nous devons faire un saut de qualité même dans nos rapports avec l’Eglise. Il n’est pas possible d’être tout seuls dans la vérité qui nous rend libres ! Ce chemin se fait nécessairement à l’intérieur d’une communauté croyante, la plus large possible.

« Quand j’étais enfant, j’aimais en enfant », pourrait-on dire en paraphrasant saint Paul (1 Cor 13, 11) ; or l’amour « à la façon d’un enfant » demeure parfois en nous même quand nous sommes adultes : lorsque nous sommes capricieux, lorsque nous pleurons et hurlons si notre mère (l’Eglise dans ce cas) ne satisfait pas nos désirs. Il en va de même de l’amour « adolescent » qui, ne sachant pas gérer les conflits avec ses parents, part en claquant la porte, les accuse d’être « vieux », de ne pas comprendre, d’être moralisateurs, de savoir uniquement interdire et de ne pas lui permettre la pleine manifestation de sa liberté ! C’est ce que nous sommes nous aussi lorsque nous laissons prévaloir notre besoin de nous sentir aimés sur notre désir profond – mais adulte, celui-là – d’aimer la vérité qui nous rend vraiment libres !

Au Chêne de Mambré, nous avons réfléchi et nous en sommes arrivés à cette conclusion qu’il était peut-être temps d’abandonner les « caprices », les expressions d’orgueil mal compris et les fugues de la maison ; nous devions adopter une attitude nouvelle, que j’aime appeler « dialogue d’amour ».

Ce dialogue est nécessaire : on ne peut être vraiment libre qu’en étant inséré dans une communauté croyante garante de la « vérité » d’un cheminement, même si, pour permettre cela, il est nécessaire d’attendre patiemment le temps de la mise en place du dialogue et de la compréhension mutuelle. A mon avis, il n’existe pas aujourd'hui d’autre voie que celle du dialogue.

Depuis les origines de notre culture occidentale, le dialogue est la manifestation typique d’une attitude libre, respectueuse, sereine, apaisée et résolue face à l’autre, qui est différent de moi mais se tient en face de moi comme interlocuteur crédible. Si nous voulons vraiment avancer, comme groupes d’homosexuels catholiques, vers la vérité qui nous rend libres, nous devons avoir le courage, la maturité et l’ouverture nécessaires pour dialoguer avec notre Eglise ! (naturellement, je parle en catholique et je me réfère à l’Eglise catholique et je m’excuse auprès de mes frères de la Réforme si mon intervention s’adresse surtout aux catholiques).
 
Il ne s’agit donc pas d’un dialogue qui tend à obtenir quelque chose, mais qui est fait par amour de la Vérité et par amour de l’Eglise et du Christ. C’est cela qui nous a poussés à proposer à notre évêque un groupe qui puisse aider l’Eglise de Crémone à dialoguer avec les croyants homosexuels. Aucune demande préliminaire, mais des deux côtés (nous et le diocèse) le même amour pour la Vérité qui, avant même d’être écrite dans les documents du Magistère, est inscrite dans nos coeurs.

L’esprit qui nous pousse est celui de l’encyclique Gaudium et Spes, celui d’une Eglise qui se rend solidaires des joies, des espoirs, des fatigues et des angoisses du monde, et parmi elles, des nôtres.

Si nous voulions nous servir d’un modèle désormais « bien rôdé », notre groupe pourrait être comparé, dans ses présupposés, à l’un de ceux qui, dans chaque diocèse, s’occupe du dialogue œcuménique : la Vérité est quelque chose qui ne nous appartient pas. Si l’on s’imagine être propriétaire de la vérité, tout vrai dialogue est impossible, parce que tous nos efforts tendront à amener l’autre à nos idées. Dans un vrai dialogue, la Vérité est au-delà, elle n’appartient à personne, elle est un but vers lequel nous marchons ensemble, avec humilité, mais aussi avec fermeté et capacité à défendre nos arguments. Non pas parce que nous les aimons ou parce que nous sommes infaillibles, mais parce qu’ils tiennent à des raisons qui, nous le sentons, s’inscrivent profondément dans notre vie. Cela est vrai pour nous, homosexuels, mais aussi pour nos pasteurs, dont la position exprimée par le Magistère est très respectueuse et pas seulement instrumentale, comme certains, à ce qu’il me semble, ont parfois tendance à le comprendre.

Cela demande l’ouverture et la maturité de celui qui aime la Vérité et est prêt à sacrifier pour elle ce qu’il a de plus cher (« Platon est mon ami, mais la vérité l’est davantage », disait Aristote à ceux qui l’accusaient d’avoir trahi son Maître). Cela n’est possible que si les deux parties osent se mettre en jeu. Ce ne peut être un chemin unilatéral ! Pour abandonner le plan théorique et venir à nous : si nous voulons vraiment dialoguer avec notre église, parce que nous l’aimons, parce qu’il nous tient à cœur de trouver des mots qui expriment un contenu plus grand en terme de vérité que celles du Magistère jusqu'à aujourd’hui, nous devons commencer par être des interlocuteurs crédibles !
Que signifie être des interlocuteurs crédibles, dans notre cas ?

  1. Cela signifie, à mon avis, qu’il est nécessaire d’être très clair, dans nos groupes, sur les objectifs que nous nous fixons. Si nous voulons utiliser le dialogue comme instrument, il nous faut savoir que cela prend du temps, que cela requiert beaucoup de patience et d’efforts et que cela demande une attitude d’écoute de l’autre respectueuse.
  2. En tant que groupes d’homosexuels croyants, il nous faut donc abandonner un certain style polémique, revendicatif, pour nous mettre à l’écoute, et en premier lieu de la Parole de Dieu.
  3. Il nous faut peut-être abandonner certains objectifs, comme la reconnaissance de certains droits, qui appartiennent davantage à une autre sphère, plus sociopolitique qu’ecclésiale, donc qui peuvent être l’objet de notre engagement au niveau d’associations ou de partis, mais pas de groupes qui se fixent un but éminemment pastoral.
  4. Nous devons avoir le courage d’entrer dans le débat sur l’homosexualité avec nos positions et nos méthodes, comme ce forum par exemple ou les veillées de prière, mais avoir aussi le courage de prendre distance par rapport à d’autres manifestations qui ont des finalités différentes et même des modes d’expression qui s’opposent parfois à l’Evangile (toute référence à la Gaypride n’est évidemment pas fortuite !).
  5. Il nous faut devenir des instruments pour rapprocher les personnes de Jésus et de son Eglise, et non pour les en éloigner par nos perpétuelles critiques.
  6. Comme groupe, nous devons soutenir les attitudes de vie conformes à l’Evangile et parmi elles – puisque nous avons en commun notre différence sexuelle – il ne faut pas oublier cette « chasteté » qui résonne si désagréablement aux oreilles de certains (appelons-la « pureté de cœur », si on préfère cette expression), mais qui est indispensable pour vivre chrétiennement notre sexualité, quelle qu’elle soit, qu’on l’entende comme « virginité pour le Royaume des Cieux » ou comme « fidélité à l’intérieur du couple ». Je sais que cette dernière n’est pas le sens que le Magistère  donne au mot « chasteté » quand il la propose aux personnes homosexuelles, mais sur ce point aussi un dialogue serein est possible avec la hiérarchie, j’en suis sûr !
  7. Il nous faut par conséquent avoir le courage de prendre distance par rapport à des positions qui acceptent comme expression d’une saine sexualité des comportements comme la promiscuité, la pornographie, les voyages à but sexuel, le nudisme et autres choses semblables, comme s’il s’agissait d’une sorte de « moindre mal ».
  8. Bien sûr, nous devons accueillir tout le monde, surtout les pécheurs, à l’exemple de Jésus, mais aussi veiller à ce que l’accueil du pécheur ne devienne pas acceptation passive et justification du péché.
  9. Enfin, une réflexion me paraît nécessaire sur ce qui nous rend semblables aux hétérosexuels (quand nous réclamons les mêmes droits), et sur ce qui nous en différencie, y compris dans nos relations, en cherchant à nous engager davantage dans la recherche de nouvelles voies de relation, de nouvelles méthodes de vie en commun et un langage qui ne soit pas emprunté à celui de la famille hétérosexuelle, mais qui puisse exprimer la relation de couple entre deux personnes du même sexe en des termes nouveaux. Il me semble parfois – et c’est normal pour ceux qui ont fait l’expérience de l’exclusion – que nous veillons trop à souligner uniquement ce en quoi nos relations sont semblables à celles des hétérosexuels.

Tout cela me paraît important si nous voulons déblayer le terrain de certaines équivoques qui rendraient le dialogue plus difficile. Mais attention si tout cela était vu comme une sorte de « prix à payer » à l’Eglise pour obtenir un lieu de dialogue. Non ! tout cela, nous l’entendons (du moins nous, au Chêne de Mambré) comme un pas important vers cette vérité qui nous rendra libres !
Alors l’ensemble de ces attitudes nouvelles, et d’autres encore, nous rendront non seulement des interlocuteurs crédibles, mais bien davantage ! Cela fera de nous des « témoins », dans l’Eglise in primis, d’un nouveau style de vie vraiment homosexuel, vraiment humain, vraiment chrétien et… vraiment libre !
Il me semble qu’il y a là des pistes de réflexion, et je crois avoir exprimé avec beaucoup de force des opinions qui n’ont pas dû plaire à beaucoup d’entre vous !
Loin de moi l’idée de vouloir paraître donneur de leçon, mais je désire vous partager une expérience nouvelle en Italie. Si, comme je l’espère, elle trouve un terrain fertile dans d’autres régions du pays également, à partir des expériences étonnantes mûries dans nos groupes ces dernières décennies, elle pourrait à mon avis donner beaucoup de fruits inespérés.

 



 


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