Homosexualité : le mystère des origines

(une enquête d'Elise Corsini)





Beaucoup de personnes homosexuelles affirment : "Je suis né comme ça !" L'origine de l'homosexualité serait-elle génétique ? La psychanalyse parle plutôt de "construction archaïque du psychisme" qui remonte à la petite enfance. Le point avec Jean-Paul Mensior, prêtre, jésuite, psychiatre et psychanalyste.

Elise Corsini : L'homosexualité est, pour beaucoup, une énigme. Qu'est-ce que le psychiatre et le psychanalyste que vous êtes peut en dire ?

L'homosexualité se comprend dans la perspective de l'évolution psychoaffective d'un individu. Sans doute ne naît-on pas homosexuel, mais le sujet ne se découvre pas non plus, un beau jour, franchement hétérosexuel.

La sexualité est un processus dynamique, évolutif, avec un stade largement ambigu, celui de l'adolescence. C'est l'âge des amitiés homo-sexuées, à fortes connotations affectives, avec ce que cela comporte d'exclusivité, de possessivité, de jalousie éventuelle. Françoise Dolto parlait des "drames de l'amitié aussi tragiques et douloureux que des histoires d'amour".

L'adolescence est aussi le moment où l'on s'ouvre au désir de l'autre, sexuellement parlant, mais où l'attrait reste longtemps mêlé de peur. Pour le garçon, la femme est un continent tellement autre qu'il désire l'aborder autant qu'il le redoute.
Chacun pour l'autre sexe est doublement différent : à la fois "sujet autre" et "sexuellement différent". Rester entre soi est tellement plus facile.
Pour moi, l'homosexualité installée, c'est un cap qui n'a jamais été franchi. On est resté dans l'ambiguïté de l'adolescence.


Vous situez cela à l'adolescence ou dans l'enfance ?


L'orientation homosexuelle est toujours liée à la relation au couple parental, qui se joue dans l'enfance. C'est presque toujours un complexe oedipien [l'enfant doit se séparer de sa mère pour grandir - N.d.l.r.] mal liquidé, avec, chez le petit garçon, un attachement oedipien à la mère. La mère restant - une fois l'interdit de l'inceste posé - la femme en même temps désirée et interdite.

Si ce désir inconscient demeure, à travers toute femme la mère se dessine pour l'inconscient. Donc toute femme est interdite. Finalement, la femme est idolâtrée, on n'y touche pas. Mais comme il faut bien que le désir se pose quelque part, il se pose n'importe où, et d'abord sur une personne du même sexe. Vous aurez remarqué que quantité d'homosexuels disent ouvertement adorer la compagnie des femmes. Il n'y a pas de haine déclarée envers l'autre sexe, au contraire. Ils aiment tout chez la femme, sauf y toucher.


Pourquoi toujours évoquer d'abord l'homosexualité masculine ? Est-elle plus répandue que la féminine ?


L'homosexualité féminine est moins bien connue, sans doute, pour une part, à cause de Freud, qui a surtout parlé des garçons. Elle n'a pas non plus le même statut social. Même lorsqu'elle était réprouvée socialement, elle était mieux supportée, parce qu'il semble que la dimension affective est plus forte que la dimension génitale.


Est-ce vrai ?


Je n'en sais rien. Je me demande si une affectivité féminine marquée par l'homosexualité n'est pas davantage compatible avec une vie hétérosexuelle. En raison de la nature du plaisir sexuel, qui, chez la femme, est davantage imbriqué avec l'affectif.


Pourquoi ce blocage dans l'évolution psychoaffective ?


Il n'y a pas de loi générale. Je viens d'évoquer l'attachement à la mère. Il y a aussi l'impossibilité ou la difficulté de s'identifier au père, parce qu'il est soit écrasant, soit faible. Soit père absent - et les valeurs vont être du côté de la mère, c'est à elle que l'on va s'identifier. Soit père écrasant et castrateur - et dans l'impossibilité de s'identifier à un père aussi "admirable", le petit garçon ne va jamais devenir vraiment un homme.


Et chez la fille ?


Il se passe chez l'adolescente quelque chose d'un peu symétrique à ce qui se passe pour le garçon. Si son inconscient ne liquide pas son attachement sélectif à son père, qui est un passage obligé, ou si l'identification à la mère ne peut pas se faire convenablement, en tout homme rencontré se profilera le père interdit.


Mais pourquoi, sur trois frères issus de "même père et même mère", un seul développera-t-il une orientation homosexuelle ?


Si les éléments que j'évoque jouent dans la genèse de l'homosexualité, bien des données échappent encore pour rendre compte intégralement de cette genèse. Soulignons cependant que chaque enfant établit avec ses parents une relation absolument unique et originale, en raison de sa place dans la fratrie, de sa sensibilité propre, que sais-je ? Mais pourquoi certains sujets sont-ils capables de trouver un modèle - grand-père, cousin, frère aîné, professeur admiré - qui fonctionne symboliquement comme un "père", lorsque celui-ci fait défaut, alors que d'autres n'arrivent pas à trouver cet équivalent paternel ? Cela reste mystérieux.


Comment faire pour surmonter ces blocages ?


Nous n'avons pas de prise directe sur l'orientation de notre désir. Tous les homosexuels le disent : "Ça m'est arrivé". On ne choisit pas d'être homosexuel, pas plus d'ailleurs que d'être hétérosexuel. Tout cela est un jeu qui se passe inconsciemment, y compris chez les parents, qu'à une époque on culpabilisait indûment. C'est la raison de la "croyance" sans fondement à une origine génétique : si l'on trouvait un gêne "responsable", cela serait bien apaisant pour certains.


L'origine a beau être psychologique, on n'y peut rien ?


Ça a l'air de vous étonner ? Mais ce n'est pas seulement dans le domaine sexuel que l'on n'a pas de prise sur l'orientation de son désir. Quand une musique vous plaît, le plaisir vous est donné, ce n'est pas vous qui décidez.


Même sous l'effet de la mode ?


L'effet pervers que je vois dans cette libéralisation extrême et de la parole et des amours en général, c'est un passage à l'acte beaucoup plus facile. Or, le passage à l'acte est structurant. La répétition étant la loi la plus élémentaire de la psychologie, on recherchera le plaisir là où on l'a trouvé, dans les mêmes conditions. Certains garçons peuvent rester fixés par leurs premières expériences adolescentes. Ça ne facilite pas les choses quand on veut s'en sortir.


Justement, à quoi sert la psychothérapie ? Comment travailler sur son histoire ? Peut-on guérir ?


Je n'aime pas trop le mot "guérison", parce qu'il laisserait entendre que l'homosexualité est une maladie. Je lui préfère celui de "dysfonctionnement". Quelque chose n'est pas arrivé à terme : l'intégration de l'autre, sexuellement parlant, dans son désir.


Peut-on corriger ce dysfonctionnement ?


Je crois vraiment qu'un travail thérapeutique peut aider quelqu'un à "parler ses difficultés". D'ailleurs, même dans le cadre d'une confession, ou d'une relation de confiance comme celle de l'accompagnement, le seul fait de passer à la parole est déjà source de détente et de mieux-être considérable. Avant que la psychologie ne soit devenue une science, les confesseurs avaient déjà - et ont toujours - un rôle important et libérateur. L'accompagnateur spirituel peut-il faire fonction de thérapeute ?
Sans doute ne vivons-nous pas en état d'apesanteur : la vie dite spirituelle se vit dans une personne, un corps, une histoire. Mais c'est justement parce qu'elles sont imbriquées que lorsque l'on se prétend thérapeute, il faut savoir à quel niveau on agit.

De même, un accompagnement spirituel n'est pas une thérapie, même s'il a des effets thérapeutiques du seul fait du passage à la parole. Une chose est de travailler à "libérer la liberté", autre chose d'aider, de réconforter, d'accompagner cette même liberté. Le respect de cette séparation évite de tomber dans la manipulation.


Que voulez-vous dire par "libérer la liberté" ?


La thérapie vise une structure psychique, qui reste en amont des investissements de la personne en matière de valeurs, de croyances, ou d'adhésions spirituelles, toutes choses qui relèvent de sa liberté. La tâche thérapeutique se situe en amont de cet exercice de la liberté et vise à restaurer un psychisme où justement la liberté est entravée, parasitée par des angoisses, des obsessions, ou des phobies.

L'aide thérapeutique va tenter de dénouer ce réseau névrotique serré, pour rendre à la liberté son jeu d'expression. Pour la libérer en quelque sorte.

Un thérapeute n'a jamais à conseiller en matière d'investissements spirituels, mais seulement à rendre plus libre. Un peu comme Jésus avec la femme adultère. Jésus ne donne pas tant un conseil, mais Il renvoie la femme par un "Va !" libérateur. "Je te libère non seulement du péché - car il ne dit pas "Tu as bien fait" , mais aussi de ces regards qui pesaient sur toi et qui t'enfermaient. Et maintenant va !"
Ce "Va !" est très important : c'est la liberté retrouvée.