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LA SOLITUDE
WEEK-END DU GRAND-SUD : GROUPES DE BORDEAUX, TOULOUSE ET SUD-EST
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UNE INTRODUCTION A LA SOLITUDE (par le père Christophe)
Dès le début, en commençant, je ne vous cacherai pas une certaine surprise que j’ai eue en travaillant ce thème pour vous. J’ai été très frappé par le côté positif de la solitude… alors facile, me diront certains, il suffit de bien orienter ces lectures pour faire ressortir ce côté positif… peut être mais commençons alors en ouvrant le dictionnaire qui, par définition est ni catholique, ni de spiritualité chrétienne et voyons la définition donné à la solitude :
-->Nom féminin du latin solitudo, de solus seul : « état d’une personne seule, retirée du monde » (Larousse, 2009)
Que dit le même Larousse sur son encyclopédie en ligne (consultation le 29/04/2009) ; la solitude, c’est :
-->W État de quelqu'un qui est seul momentanément ou habituellement : Profiter d'un instant de solitude pour réfléchir. Aimer la solitude.
-->État de quelqu'un qui est psychologiquement seul : Solitude morale.
-->Caractère d'un lieu où l'on se sent seul, isolé : La solitude des forêts.
Selon l’Académie française, la solitude, c’est :
-->État d'une personne qui est seule, qui est retirée du commerce du monde. Vivre dans la solitude. Il aime la solitude. Troubler la solitude de quelqu'un. Supporter la solitude. Charmer sa solitude par la lecture. Venez partager ma solitude.
--> Il désigne aussi un lieu éloigné de la fréquentation des hommes. Solitude agréable, charmante. Se retirer, s'enfermer dans une solitude. Il est venu me rendre visite dans ma solitude.
On notera comment les définitions mettent en avant les notions d’état et donne un « aspect positif » à cette solitude : aimer, agréable, charmante… Alors, d’où nous vient cette impression que la solitude est négative, qu’elle fait peur et qu’elle a si mauvaise réputation. J’ai alors regardé quels sont les synonymes de la solitude : claustration, quarantaine, retranchement, séparation, isolement, retraite, délaissement,… (Dictionnaire de l’Académie française) : Pas très réjouissant !
Et j’ai poursuivi par l’étude de citations :
- « La solitude est un arbre sans fruits. » (François Chalais)
- « Souffrir de la solitude, mauvais signe ; je n'ai jamais souffert que de la multitude... » (Friedrich Nietzsche)
- « L'enfer est tout entier dans ce mot : solitude.» (Victor Hugo)
- « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. » (Paul Valéry)
- « Seul dans un monde si peuplé, l'ironie de la souffrance, la souffrance profonde.» (Magik)
Et il faut bien chercher pour trouver des expressions positives :
- « Il vaux mieux être seul que mal accompagné. » (Richard Di Maria)
- « Savoir être seul est une grande aventure de nos jours, une résistance à la pression sociale. C’est tout aussi audacieux et important que de former un couple. » (André Téchiné)
Alors, je ne sais pas comment vous percevrez « la solitude » en fin de week-end, mais j’ose prendre le pari de vous faire découvrir la noblesse de la solitude et donner à chacun l’envie d’être un véritable solitaire. Mais c’est quoi un solitaire ?
Soyons franc, je ne vous proposerai pas d’être : ce vieux solitaire qu’est le sanglier séparé de toute compagnie et qui vit seul ; ce jeu de combinaisons à un seul joueur percé de 37 trous
Non, je vous propose d’être ce diamant taillé et monté seul ; ce navigateur skipper du bateau de sa vie ; cet anachorète, moine qui vit dans un lieu écarté ; cette personne qui aime la solitude
Alors oui, c’est un pari mais c’est peut être aussi une pâque à vivre, un passage libérateur pour faire de la solitude non plus une crainte, une peur, mais un atout pour vivre pleinement sa vocation d’homme, sa vocation d’enfant de Dieu et de faire nôtre cette parole de Madeleine Delbrêl : « la vraie solitude, ce n’est pas l’absence des hommes, c’est la présence de Dieu ».
Je tire ces quelques lignes de la présentation de la Fraternité St Paul sise à Marseille in Chemin d’incarnation pour une vie monastique en cité.
La solitude est donc un élément anthropologique constitutif : l’homme naît seul et il meurt seul. Il est certainement un être social, créé pour la relation, mais l’expérience montre que seul celui qui sait vivre la solitude sait aussi vivre pleinement les relations.
Plus encore : la relation, pour en être vraiment une et ne pas tomber dans la fusion ou dans l’absorption, implique la solitude. Seul celui qui ne craint pas de descendre dans sa propre intériorité sait affronter la rencontre avec l’altérité.
A cet égard, n’est-il pas significatif que de nombreuses difficultés aujourd’hui viennent de l’incapacité d’intériorisation, de l’incapacité à habiter sa propre vie intérieure ? En effet, cette incapacité à assumer l’intimité de son être dans la solitude se prolonge généralement en une incapacité à vivre des relations profondes et durables avec les autres.
Certes, toute solitude n’est pas positive : il y a des formes de fuite loin des autres qui sont néfastes. Il y a surtout cette mauvaise solitude qu’est l’isolement, caractérisé par la fermeture aux autres, le rejet du désir des autres, la peur de l’altérité. Mais entre l’isolement, la fermeture, le mutisme, d’une part, et le besoin de la présence physique ininterrompue des autres, la dissipation dans de continuels bavardages ou dans un activisme démesuré, d’autre part, la solitude représente équilibre, force et harmonie.
Cependant, assumer sa solitude demande du courage : courage de devenir soi-même; courage de marcher sur un chemin unique, toujours à découvrir ; courage de ne pas se réfugier confortablement dans le « troupeau », dans l’anonymat de la foule, ou dans la fermeture sur soi. La solitude est alors le creuset de l’amour. Les grandes réalisations humaines et spirituelles ne peuvent pas ne pas traverser la solitude. Mieux : la solitude, précisément, devient la béatitude de qui sait l’habiter.
Enfin, pour le chrétien, la solitude est le lieu de communion avec le Seigneur qui lui a demandé de le suivre là où il s’est lui même trouvé.
Alors c’est quoi la solitude, écoutons cette essai de définition qu’en fait Véronique Margron : « Ainsi la solitude est ombre et lumière, nuit et jour, bénédiction et malédiction. Espace où le sujet se recueille pour exister, elle est aussi cette négativité stigmatisée par nos sociétés, là où nous sommes laissés à l'abandon, où la mélancolie guette. Pour tenter d'approcher de la solitude il nous faut donc consentir à son ambivalence essentielle. »
Puisqu’il nous faut consentir à cette ambivalence, entrons donc dans l’étude des solitudes malheureuses. Et essayons de regarder ces solitudes qui ne sont pas positives. Reprenons quelques mots : Isolement, Fermeture aux autres, Peur de l’altérité, Fermeture, Mutisme, Besoin de la présence physique ininterrompue des autres, Activisme démesuré,…
Isolement, fermeture : cela peut concerner celui qui se sent inutile, incompris, mal aimé,… Cette personne dans l’incapacité de s’accepter va petit à petit s’enfermer et vivre seul. Qu’il est difficile, parfois même douloureux, de poser un regard lucide tourné vers soi, vers l’individu que je suis…
Peur de l’altérité : cela peut concerner celui qui développe des attitudes d’orgueil et de mépris à l’égard des autres, de l’époque où l’on vit,… Cette personne, consciemment ou non, va développer un sentiment de supériorité et va petit à petit s’enfermer et vivre seul.
Il y a une forme de solitude, d’isolement qu’une personne engendre sans bien s’en rendre compte : à force de s’apitoyer sur soi, sur le ton de l’amertume ou de la revendication, on ne suscite guère de relations amicales. Ces personnes qui se disent délaissées, isolées, font le vide autour d’elles par leurs geignements perpétuels, par leur agressivité ou leurs frustrations.
Et dans notre contexte, on peut facilement exprimer ce sentiment : et oui, tu ne sais pas qui je suis, tu ne sais pas ce que c’est d’être homo, et puis, tu n’as qu’à m’accepter tel que je suis…
Besoin de la présence physique des autres : cela peut concerner celui qui a besoin de l’autre, du bruit de l’autre. Peur de rentrer dans un appartement ou une maison vide, peur de manger seul, mais aussi peur du silence et de garder en fond sonore le bruit de la télévision ou de la radio… rien de bien choisi comme programme mais une présence sonore.
Activisme démesuré : cela peut concerner celui qui développe sans cesse de nombreuses et de nouvelles activités sans se laisser le temps d’intérioriser… la peur d’entrer au fond de soi peut exister alors fuyons cette peur et soyons actif.
Toutes ces formes de solitudes que Véronique Margron regroupe sous ce titre « ombres, nuit, malédiction » car elles ont pour trait commun de nous séparer des autres. A la source de ces ombres, nuit, malédiction,… on peut trouver des comportements humains voulus ou inconscients mais qui interpellent :
- Le mensonge : si la communication sans souci de vérité, c’est-à-dire le mensonge, engendre la pire des solitudes, c’est par ce qu’il est déni de la réciprocité d’humanité. Quand l’autre n’est pas digne de véracité, je suis en train de quitter le monde relationnel et je m’enferme dans ma solitude.
- La transparence : qui n’a jamais fait le rêve de la rencontre parfaite, d’une sincérité absolue ! Nos sociétés laissent volontiers à penser que ce serait là l’apogée de la relation : on se dit, on est totalement transparent l’un à l’autre.
- L'égoïsme ne considère que ses intérêts personnels. L'égoïsme peut se baser sur l'idée d'importance de soi et l'instinct de survie. C'est ignorer qu'à moyen terme et à long terme, notre existence dépend de celle des autres.
- L'égocentrisme est la tendance qui consiste à ramener tout à soi, à se sentir le centre du monde, à concevoir le monde que de son seul point de vue. La vision du monde égocentrique conduit tout droit aux comportements égoïstes.
- L'individualisme considère l'intérêt des individus et non le sien uniquement. C’est une conception qui considère les droits, les intérêts et la valeur des individus (non le sien uniquement) et privilégie leur autonomie face institutions sociales et politiques.
Le principe individualiste rencontre cependant diverses objections. Ainsi tout individu dépend pour sa survie d'une société, donc d'un groupe envers lequel il a naturellement des devoirs : la société lui permet de vivre ; l'idéal individualiste est donc dans son principe un reniement des conditions de vie de l'individu.
- Le défaitisme : privé du regard des autres, privé de l’effet de miroir, il est d’autant plus difficile de s’apprécier à sa juste valeur. Nos cortèges de doutes sur nos capacités, nos savoirs et nous atouts, nous enferment dans cette tour qu’est notre propre être.
- L’indifférence : elle correspond à la dureté du cœur et s’oppose à la sympathie, la chaleur de l’amour fraternel,… Il ne peut exister de meilleure définition de l’écoute que celle de pleurer avec ceux qui pleurent, de se réjouir avec ceux qui se réjouissent,… une façon de vivre où toutes les choses sont partagées (les bonnes et les mauvaises).
- L’immobilisme : entre le constat des échecs ou des pseudo-échecs, dans le climat de morosité ambiant,… la tentation est forte de s’enfermer dans sa tour d’ivoire. Et, même si on en perçoit l’insatisfaction, on y est préservé. On fuit les autres pour éviter de souffrir davantage.
- L’agressivité, par un esprit de revendication,…
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LA SOLITUDE DANS LA BIBLE (par Régis)
L’homme en ses origines : Gn 2, 7… 24
2 7.Alors Yahvé Dieu modela l’homme (adam) avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme (adam) devint un être vivant. 8.Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y mit l’homme (adam) qu’il avait modelé. 9.Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. […]
15.Yahvé Dieu prit l’homme (adam) et l’établit dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder. 16.Et Yahvé Dieu fit à l’homme (adam) ce commandement : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. 17.Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort. »
18.Yahvé Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme (adam) soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. » 19.Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme (adam) pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme (adam) lui aurait donné. 20.L’homme (adam) donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme (adam), il ne trouva pas l’aide qui lui fût assortie. 21.Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme (adam), qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. 22.Puis, de la côte qu’il avait tirée de l’homme (adam), Yahvé Dieu façonna une femme (isha) et l’amena à l’homme (adam). 23.Alors celui-ci s’écria : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée femme (isha), car elle fut tirée de l’homme (ish), celle-ci ! » 24.C’est pourquoi l’homme (ish) quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme (isha), et ils deviennent une seule chair.
Le récit de la création de l’homme au commencement du monde est très complexe et suscite bien des questionnements. Nous n’allons bien entendu pas lire le récit dans toutes ses dimensions, mais nous nous interrogerons sur le seul aspect qui nous importe pour ce week-end : la solitude originelle de l’homme, et cette affirmation solennelle de Dieu dès les origines de l’humanité : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ».
Ce texte est-il un récit fictif, fable, conte ? Raconte-t-il la création d’un homme unique ou se veut-il un récit imagé de la création de toute l’humanité à travers celle d’un seul homme ? Peu importe pour nous…
La Bible nous dit qu’au commencement Dieu créa l’homme. C’est un singulier : l’homme est seul. Il ne faut pas se tromper sur le sens du mot « homme » ; le mot hébreu – adam – désigne l’être tiré de la glaise du sol (adama) : c’est l’« être humain » sans distinction de sexe. Puis il lui insuffle son souffle de vie. Par définition, l’homme est donc celui qui est à la fois constitué de glaise (en hébreu, le mot signifie également « poussière ») et qui reçoit le souffle de vie divin : il est ainsi constitué de la terre et lié à elle et reçoit sa vie spirituelle du Tout-Autre. Quand il expire (quand il rend son dernier souffle), il redevient donc poussière : « Car tu es glaise te tu retourneras à la glaise » (Gn 3, 19).
Dieu a modelé l’homme avec tendresse et l’a placé dans un jardin luxuriant, mais l’homme est toujours seul. On voit que Dieu lui-même ne peut combler la solitude de l’homme : il place d’ailleurs ce dernier dans un espace créé pour lui, à part, en un lieu qui n’est pas la demeure divine. Or, Dieu prononce cette phrase qui résonne comme un commandement divin : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. »
Arrêtons-nous sur ce verset avant d’aller plus loin. Que signifie ici l’expression « il n’est pas bon » ? Nous sommes dans le contexte de la création. Au chapitre 1, le narrateur a répété à plusieurs reprises : « Dieu vit que cela était bon », et à la fin de la création il est dit : « Cela était très bon ». D’autre part, juste avant de prononcer cette phrase, il est dit que les arbres sont « séduisants à voir et bons à manger ». Ainsi, dans cette création établie bonne dès l’origine, la solitude de l’homme apparaît d’emblée comme « non bonne » aux yeux mêmes de Dieu. Si l’on regarde le contexte immédiat dans lequel cette phrase est insérée, on constate que Dieu vient de parler, à propos des fruits défendus, d’un danger de mort : « Tu seras passible de mort. » Or, sans transition apparente, Dieu déclare aussitôt après : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » Tout se passe comme si la solitude de l’homme le vouait également, d’une certaine manière, à la mort : l’homme ne peut atteindre la vie et le bonheur si ce n’est dans la relation avec l’autre. L’homme est donc, dès ses origines, l’objet d’un manque.
C’est dans ce contexte que Dieu déclare : « Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie » – l’hébreu dit : « comme son vis-à-vis ». Dieu cherche ainsi à créer à l’homme un être qui lui soit semblable, en qui il puisse se reconnaître et qui puisse le combler ; toutefois, le « comme » implique que cette aide ne sera pas exactement semblable au modèle, impliquant l’idée d’altérité indispensable à une relation réelle. Quant au mot « aide », il ne désigne pas un besoin banal ; dans la Bible, le mot hébreu ‘ézèr désigne toujours « l’aide, d’origine divine, nécessaire dans une situation de péril où la vie même est menacée. Le mot ne désigne donc pas un auxiliaire quelconque, subalterne ou instrumental, mais un recours vital que Dieu seul peut fournir (1). »
C’est pour trouver à l’homme son vis-à-vis que Dieu façonne de nouveaux êtres vivants : ce sont les animaux, eux aussi créés à partir du sol. Dieu les amène alors à l’homme « pour voir comment celui-ci les appellerait ». Le narrateur semble signifier par là d’une part que Dieu associe l’homme à son acte de création, lui laissant une place à ses côtés, d’autre part que cet acte de nomination semblait à Dieu une manière suffisante pour combler la solitude de l’homme : cela devrait lui permettre de découvrir une aide qui lui serait assortie.
Or, précisément, en nommant les animaux l’homme prend au contraire conscience de la différence qui existe entre lui et eux ; voilà pourquoi le texte dit : « mais, pour un homme, il ne trouva pas l’aide qui lui fût assortie ». Aucun de ces animaux ne peut combler la solitude de l’homme, parce qu’aucun n’est de la même nature que lui : les animaux sont certes tirés du même sol que l’homme, ils ont été modelés par le même geste divin, mais ils n’ont pas reçu le souffle de Dieu. Pour le rabbin Rachi (XIe siècle), c’est également au contact des animaux que l’homme prend véritablement conscience de sa solitude : « Lorsque Dieu amena les animaux, il les amena par couple, mâle et femelle. L’homme dit : ‘Chacun a sa compagne ; moi je n’en ai pas.’ »
Vient alors le dernier acte de la création ; le récit a ménagé le suspens, comme pour rendre encore plus éclatant ce couronnement de la création. C’est Dieu lui-même qui prend l’initiative de venir au secours de l’homme, car il a compris que l’homme ne sortirait pas tout seul de sa solitude. Le geste de création que Dieu s’apprête à réaliser est tellement extraordinaire qu’il doit échapper à l’homme, restant pour lui comme un mystère : Dieu le plonge dans une torpeur, et l’homme s’endort. Dieu prend alors une côte de l’homme et va façonner un être nouveau. L’insistance sur la côte prise à l’homme a son importance : le mot hébreu désigne à la fois la « côte » et le « côté ». L’être ainsi créé est capable de se tenir aux côtés de l’homme, d’être son « vis-à-vis » parce qu’il lui est semblable. Ce nouvel être est désigné sous le nom de « femme », mais ce qui nous importe surtout, c’est de remarquer que le nom isha provient lui-même de ish ; le mot hébreu reprend ainsi dans son étymologie le contenu du récit biblique : le texte dit que Dieu crée un être nouveau à partir de l’homme, et le mot isha est lui-même tiré du mot ish, comme pour mieux souligner combien cet être correspond en profondeur et en essence à l’homme ; c’est bien le sens de la parole : « Celle-ci sera appelée femme (isha), car elle fut tirée de l’homme (ish), celle-ci ! » Du coup, l’homme prend pour la première fois la parole, et c’est pour proclamer la conformité d’être qu’il reconnaît entre lui et la femme : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! » Ce cri d’admiration reconnaît deux individualités, « celle-ci » et « je », à la fois semblables et distinctes : l’être créé est même et autre à la fois, un véritable « vis-à-vis ». L’homme se reconnaît en cet être jusque dans l’intime de son être, l’os de ses os et la chair de sa chair. Cette première parole de l’homme montre d’autre part que l’apparition de ce « vis-à-vis » le fait venir véritablement à l’être.
En allant un peu plus loin, on pourrait même dire que cet acte de création implique désormais la nécessité de l’autre. Jusque là l’homme était seul, mais il se suffisait à lui-même. Désormais, un être a été séparé de lui, fabriqué à partir de sa propre chair et de ses propres os : il manquera donc toujours quelque chose à l’homme. S’il reste seul, l’homme est donc incomplet, comme une moitié de lui-même. D’ailleurs, n’appelle-t-on pas familièrement son compagnon ou sa compagne « ma moitié » ?
Le dernier verset du passage montre le plan de Dieu pour l’homme : devenir une seule chair. La solitude originelle de l’homme n’était donc pas le but de la création. Il s’agit désormais de « s’attacher » à sa femme et de « devenir une seule chair ». Peu importe ici qu’il y ait union d’un homme et d’une femme, c’est là un autre débat (2). Ce qui retiendra notre attention, c’est de voir que, dès l’origine, Dieu crée l’homme comme un être de relation qui ne trouve son plein accomplissement que dans l’attachement à un autre être : il s’agit également par là de retrouver cette unité originelle à travers l’union des deux êtres. C’est au contraire la solitude qui est vue comme anormale : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » On pourrait sans doute ici préciser le texte : le but est certes de devenir une seule chair en s’attachant à l’autre, mais c’est sans exclusive. Car il y a bien des manières de s’attacher à l’autre, notre réflexion sur la fécondité l’a montré. Et l’homme n’aura pas manqué sa vie s’il est resté célibataire. L’autre, ce peut être aussi une communauté, un groupe, Dieu : mais ce qui est dit ici est essentiel : l’homme est appelé à devenir un être de relation, à tisser des relations personnelles. Seul, il meurt.
Ce que le texte de la Genèse nous dit également, c’est que le sentiment de solitude est inhérent à l’homme : dès les origines, l’homme se trouve confronté à la solitude, il semble que ce sentiment soit lié à sa condition. Mais, si la solitude est là dès les commencements, elle n’est pas la visée de la vie humaine ; la vie consiste au contraire en un retournement de la solitude vers la plénitude de la relation : une relation qui se veut dans le plan de Dieu même : « Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. »
Finalement, cette solitude originelle de l’homme est une chance : car si l’homme avait été créé solitaire dès le début ou sans sentiment de manque, il aurait perdu la chance de chercher à combler cette absence et n’aurait pas été un être de relation. La relation est donc définie par la Bible comme l’accomplissement de l’être profond de l’homme par la rencontre de l’autre, reconnu « os de ses os et chair de sa chair ». C’est ce même manque qui donne à l’homme tout à la fois de chercher à rencontrer l’autre et qui le pousse à entrer en relation avec Dieu. Mais un critère essentiel est donné pour réaliser cette relation : la relation ne s’accapare pas l’autre, elle vise à « devenir une seule chair » avec lui.
Jésus et la solitude dans l’évangile de Marc
1 12.Et aussitôt, l’Esprit le pousse au désert. 13.Et il était dans le désert durant quarante jours, tenté par Satan. Et il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient.
29.Et aussitôt, sortant de la synagogue, il vint dans la maison de Simon et d’André, avec Jacques et Jean. 3.0Or la belle-mère de Simon était au lit avec la fièvre, et aussitôt ils lui parlent à son sujet. 31.S’approchant, il la fit se lever en la prenant par la main. Et la fièvre la quitta, et elle les servait. 32.Le soir venu, quand fut couché le soleil, on lui apportait tous les malades et les démoniaques, 33et la ville entière était rassemblée devant la porte. 34.Et il guérit beaucoup de malades atteints de divers maux, et il chassa beaucoup de démons. Et il ne laissait pas parler les démons, parce qu’ils savaient qui il était. 35.Le matin, bien avant le jour, il se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert, et là il priait. 3.6Simon et ses compagnons le poursuivirent 37.et, l’ayant trouvé, ils lui disent : « Tout le monde te cherche. » 38.Il leur dit : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis sorti. » 39.Et il s’en alla à travers toute la Galilée, prêchant dans leurs synagogues et chassant les démons.
6 30.Les apôtres se réunissent auprès de Jésus, et ils lui rapportèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné. 31.Et il leur dit : « Venez vous-mêmes à l’écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu. » De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux que les apôtres n’avaient pas même le temps de manger. 32.Ils partirent donc dans la barque vers un lieu désert, à l’écart.
Après la multiplication des pains
45.Et aussitôt il obligea ses disciples à monter dans la barque et à le devancer sur l’autre rive vers Bethsaïde, pendant que lui-même renverrait la foule. 46.Et quand il les eut congédiés, il s’en alla dans la montagne pour prier.
9 2.Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux 3.et ses vêtements devinrent resplendissants, d’une telle blancheur qu’aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. 4.Élie leur apparut avec Moïse et ils s’entretenaient avec Jésus. 5.Alors Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » 6.C’est qu’il ne savait que répondre, car ils étaient saisis de frayeur. 7.Et une nuée survint qui les prit sous son ombre, et une voix partit de la nuée : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le. » 8.Soudain, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne, que Jésus seul avec eux.
14 32.Ils parviennent à un domaine du nom de Gethsémani, et il dit à ses disciples : « Restez ici tandis que je prierai. » 33.Puis il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à ressentir effroi et angoisse. 34.Et il leur dit : « Mon âme est triste à en mourir ; demeurez ici et veillez. » 35.Étant allé un peu plus loin, il tombait à terre, et il priait pour que, s’il était possible, cette heure passât loin de lui. 36.Et il disait : « Abba Père ! tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe ; pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » 3.7Il vient et les trouve en train de dormir ; et il dit à Pierre : « Simon, tu dors ? Tu n’as pas eu la force de veiller une heure ? 38.Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » 39.Puis il s’en alla de nouveau et pria, en disant les mêmes paroles. 40.De nouveau il vint et les trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis ; et ils ne savaient que lui répondre. 41.Une troisième fois il vient et leur dit : « Désormais vous pouvez dormir et vous reposer. C’en est fait. L’heure est venue : voici que le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs. 42.Levez-vous ! Allons ! Voici que celui qui me livre est tout proche. »
Il est intéressant de voir comment l’Évangile présente le rapport de Jésus à la solitude ; nous avons choisi de nous intéresser ici à l’évangile de Marc. Nous n’allons bien entendu pas commenter le détail de chacun de ces textes, seule la notion de solitude retiendra notre attention.
Ce que l’on constate, c’est que Jésus sent le besoin d’être seul à chaque étape importante de son ministère. Avant le début de sa vie publique, d’abord, l’esprit le pousse au désert. Certes, c’est pour y être tenté par Satan durant quarante jours et revivre l’expérience du peuple hébreu au Sinaï avant l’entrée en Terre promise. Mais c’est aussi un temps de recul, de solitude qui permet à Jésus de se préparer à sa mission et de vivre dans l’intimité du Père, découvrant que « ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4).
Cette solitude initiale, Jésus la recherchera souvent durant sa vie publique, notamment après des scènes de guérisons ou de miracles ; après avoir fréquenté des foules nombreuses, il sent le besoin de se recentrer sur sa relation au Père, de s’isoler, de refaire ses forces. Ainsi, dans le second texte (Mc 1, 29-39), Jésus guérit la belle-mère de Pierre au sortir de la synagogue de Capharnaüm ; suite à cette guérison, on lui amène « tous les malades et les démoniaques, et la ville tout entière était rassemblée devant la porte ». Après avoir ainsi accueilli et guéri une foule de gens et avoir été entouré d’une multitude sans doute bruyante, Jésus sent le besoin de se retrouver : « Le matin, bien avant le jour, il se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert, et là il priait. » Jésus a besoin de s’isoler : il sort, va dans un endroit désert, loin de la foule et de ses proches, et il se met en présence de son Père. Sans doute par besoin de calme, sans doute pour refaire ses forces. Mais pas seulement : lorsque ses disciples le rejoignent, ils veulent le ramener vers cette foule qui l’attend, mais Jésus veut aller ailleurs : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi, car c’est pour cela que je suis sorti. » Dans cette solitude, Jésus puise aussi sa liberté d’action : il ne se laisse pas accaparé par une foule, mais se veut tout à tous.
C’est la même attitude que l’on trouve après la multiplication des pains (Mc 6, 45-46) : « Et aussitôt il obligea ses disciples à monter dans la barque et à le devancer sur l’autre rive vers Bethsaïde, pendant que lui-même renverrait la foule. Et quand il les eut congédiés, il s’en alla dans la montagne pour prier. »
On retrouve encore cette attitude dans la prière de Jésus à Gethsémani (Mc 14, 32-42). Mais plutôt que de regarder ce texte du point de vue de l’abandon de Jésus par ses proches ou de son apparent abandon par Dieu, regardons simplement la nécessité que Jésus éprouve, à l’approche de sa Passion, de se retrouver un moment seul, à l’écart, dans le silence. Bientôt, la foule va l’entourer, le presser, hurler à ses oreilles : aujourd’hui, il prend des forces dans un jardin, dans la fraîcheur du soir. Jésus arrive au jardin avec ses disciples et les prie de rester à l’écart ; il s’avance entouré de Pierre, Jacques et Jean, puis les invite eux aussi à rester à l’écart ; dans sa prière, Jésus veut être seul, et il va « un peu plus loin ». Par deux fois il revient vers ses disciples, puis retourne à son silence après les avoir trouvés endormis. À son dernier retour vers ses disciples, Jésus a achevé sa prière, et il est désormais prêt à affronter les événements tragiques de sa Passion : « Désormais vous pouvez dormir et vous reposer. C’en est fait. L’heure est venue : voici que le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici que celui qui me livre est tout proche. »
Si, au jardin de Gethsémani, Jésus s’écarte de ses disciples, ceux-ci sont au moins une fois invités à l’accompagner dans sa retraite : c’est lors de l’épisode de sa Transfiguration (Mc 9, 2-8). Ce sont les mêmes disciples Pierre, Jacques et Jean que Jésus prend avec lui et emmène « seuls, à l’écart, sur une haute montagne ». Sous leurs yeux, Jésus est transfiguré, et ils participent à ce mystérieux entretien de Jésus avec Élie et Moïse ; saisis de frayeur, ils sont même pris dans la nuée qui entoure Jésus et les deux saints : « une nuée survint qui les prit sous son ombre », et voilà qu’ils entendent même la voix du Père attester : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le. » C’est donc dans la retraite, dans une certaine solitude que se vit l’expérience mystique qui fait prendre conscience aux disciples que celui qu’ils suivent n’est pas simplement un homme, mais qu’il est le Fils de Dieu ; sur la montagne, à l’écart, ils découvrent la divinité de Jésus.
Enfin, Jésus apprend lui-même aux disciples qu’il faut « faire retraite », s’écarter de la foule pour se retrouver : ce qu’il a fait lui-même, ses disciples doivent le faire à leur tour. En Mc 6, 30-32, on voit les disciples se réunir auprès de Jésus et lui rapporter tout ce qu’ils ont fait et tout ce qu’ils ont enseigné. Jésus leur dit alors : « Venez vous-mêmes à l’écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu. » Ce besoin de solitude est présenté dans le texte comme une nécessité pour les disciples : « De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux que les apôtres n’avaient pas même le temps de manger. » Ceux-ci obéissent donc à l’ordre reçu : « Ils partirent donc dans la barque vers un lieu désert, à l’écart. » Dans l’évangile de Matthieu, Jésus apprend aussi que la prière doit se faire à l’écart dans le secret : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret. »
Ce rapide parcours montre combien la solitude est nécessaire aux yeux de Jésus. Elle permet de refaire ses forces et de se recentrer sur sa mission. Elle garantit la préparation aux grands événements à vivre. Elle est le lieu de la rencontre avec Dieu, le lieu aussi des révélations.
Ce qui est dit de manière ponctuelle des prières de Jésus peut sans aucun doute être généralisé : Jésus avait l’habitude de se retirer régulièrement loin de la foule, et certainement d’autant plus qu’il était au contact de la foule. C’était là sûrement une façon de se prémunir de tout détournement de sa mission : Jésus est venu sauver tout homme et non certains qui le réclament ; il est venu accomplir la volonté de son Père, et non la sienne ou celle des autres. Seule la solitude et la prière lui permettent de toujours garder la juste perception de sa mission.
3. LA SOLITUDE AU CŒUR DE NOTRE VIE (par le Père Christophe)
Au terme de ces deux jours passés ensemble, que vous dire de plus sur la solitude ? Au-delà de ses ambivalences : jour – nuit, malédiction – bénédiction, ombres – lumières ; il me semble que la solitude est un lieu de passage obligé pour mener à bien sa propre vie.
Certes, on peut en avoir peur ; certes, on peut la rejeter ; mais, essayons d’en percevoir les fruits dans notre propre vie.
On peut aussi affirmer que la solitude touche toutes les conditions de vie. Elle ne concerne pas seulement le célibataire mais elle s’invite dans tous les états de vie. C’est ce que nous avons pu entendre hier à En Calcat en ce qui concerne la vie monastique.
1. Quelle est la place de la solitude au cœur de la vie d’un couple ?
Ecoutons Jacqueline Kelen nous donner quelques pistes de réflexions :
- -->«Beaucoup s’imaginent que l’amour va mettre fin à leur solitude alors que c’est la solitude qui permet l’éclosion et la durée de l’amour.»
Ils sont nombreux ceux qui pensent que l’amour sera le remède à leur solitude. Elle ose affirmer le contraire. Si certaines causes de la solitude trouvent leurs origines dans l’égoïsme, le mensonge, l’individualisme,… l’amour pourra-t-il à lui seul briser et rompre cette solitude ?
- -->«La personne qui vit en couple devrait se réserver de grands moments de solitude ou un lieu à part afin de regarder l’autre différemment et le monde aussi : ceux-ci ne nous appartiennent pas. La solitude permet de laver le regard habitué et fatigué que nous portons sur ceux qui nous entourent.»
Et c’est un conseil que je donne régulièrement aux couples : dans votre vie, que vivez-vous seul ? Une passion, un sport, une détente,… Après votre rencontre, avez-vous renoncé à vos propres activités ? Si la réponse est affirmative, j’invite sur cette nécessité que la vie de couple ce n’est pas tout faire à deux et qu’il est impératif de préserver des espaces de solitude, d’intimité, de jardin secret.
- -->«Pour les personnes qui ont choisi de vivre en couple, il semble indispensable que chacun ait un lieu, des moments rien qu’à lui ; une pièce réservée où nul autre ne pénètre ; des amis qu’il continue de voir en particulier. Afin d’éviter toute confusion. Le défi que propose toute vie en couple consiste précisément à vivre à deux, à être deux personnes différentes et distinctes, non pas une seule, non pas deux moitiés. C’est, au fil des jours et en toute occasion, un rappel permanent à l’altérité et à ce qui en découle : le respect de la solitude de l’autre.»
Et c’est aussi vrai que si chacun doit préserver des moments personnels, il est aussi nécessaire de savoir garder un lieu personnel. Alors, je sais combien cela est difficile dans un appartement ; mais, chacun devrait avoir un lieu de son petit « bordel »,…
2. Parmi les précieux cadeaux que peut nous apporter la solitude, il y a celui qui nous permet dès maintenant de vivre des Pâques, des passages :
- -->Au cœur de solitude, celui qui se connaît peut apprécier qu’il n’est pas un individu parmi d’autres ; mais, qu’il est bien une personne.
- -->Au cœur de la solitude, celui qui se sent ou se croit délaissé, se sait désormais attendu.
- -->Au cœur de la solitude celui qui a soif de rencontres et d’amour, comprend que sa situation même de solitude lui permet d’être trouvé…
Il y a des passages qui sont bien des fruits car c’est bien dans la solitude qu’on se trouve soi-même.
Ce n’est surement pas pour rien que Jésus a donné ce conseil à ses disciples : « quand tu veux prier, retire-toi dans le secret de ta chambre ! » C’est au cœur de ce silence, de cette solitude que peut se réaliser cette rencontre unique entre toi et ton Père. C’est aussi en ce lieu que se réalise la plus belle des rencontres entre toi et toi ; la rencontre non pas avec cet individu que je vois chaque matin dans la glace mais la rencontre avec la personne que je suis. Et avant de devenir ce que tu es, il convient d’accepter ce que tu es.
C’est au prix de la solitude que l’on découvre que nous sommes unique, irremplaçable et d’un grand prix et que notre destin est unique.
C’est au prix de cette solitude que l’on peut faire nôtre cette phrase : « tu as du prix à mes yeux et tu comptes pour moi »
En ce sens, « une vie solitaire fait lâcher les illusions et les convoitises pour faire briller le noyau essentiel. Une telle expérience ouvre à une liberté, à une gratuité totale dans les relations humaines – d’amitié, d’amour, de fraternité – qui peut se formuler ainsi : je n’ai pas « besoin » de toi, tu n’as pas « besoin » de moi, mais il est bon de vivre ce moment, ce jour, avec toi. » (Jacqueline Kelen)
3. Accepter la solitude
Si le choix que nous faisons de vivre est pour rompre avec la solitude, il est alors clair que ce choix aura des difficultés à porter du fruit. Par contre, si par choix, nous acceptons de vivre le célibat, le mariage, la vie à deux ; alors chacune de nos réponses pourra être « sacrement » et elle sera pour nous l’expression et la présence de Dieu au cœur de nos vies.
Alors s’il est facile de voir dans le mariage un sacrement ; je souhaite m’attarder un peu plus sur l’état de célibat.
Pour nous aider à mieux le comprendre, laissons-nous guider par la Fraternité St Paul.
-->480 Le célibat est un mystère pour qui l’embrasse par amour de Dieu, « en vue du Royaume » (Mt 19,12). En effet, interrogé lui-même sur cette question, Jésus répondit : « Comprenne qui pourra » (Mt 19,12).
-->490 Le célibat chrétien, librement choisi, est d’abord foncièrement eschatologique. Il manifeste en effet que l’homme n’existe pas seulement pour prolonger sa propre vie sur terre à travers des enfants, mais que toute créature humaine vit d’abord pour son Créateur éternel qui peut déjà combler sa vie terrestre.
-->510 Il reste que le célibat en vue du Royaume est un charisme particulier qui trouve son origine dans un appel de Dieu.
(In Chemin d’Incarnation, consultation internet le 30/04/2009.)
Pour vivre pleinement ce célibat et pour le vivre dans la chasteté (le mot est employé ici dans le sens de l’unification de la personne : corps, cœur et esprit), il convient de veiller à un équilibre de vie (corps), à la nourriture spirituelle (esprit) et une vigilance accrue dans un monde où les affiches, les comportements et les paroles ne facilitent pas toujours la continence (cœur).
Ce célibat choisi est une réponse à l’appel de Dieu et il existe plusieurs manières pour le vivre :
- -->Dans la vie monastique, nous l’avons vue hier. Dans l’accès à un ordre sacré (diacre, prêtre) ou à une consécration.
- -->Dans la colocation. Il est des silences et des solitudes qui font peur : peur de me retrouver seul chez moi, peur de manger seul,… La colocation est une éventualité qu’il faut étudier pour voir, si pleinement choisie, elle n’est pas un chemin qui aide à vivre son célibat avec harmonie et équilibre.
- -->En frères et sœurs. C’est aussi une forme aboutie de la colocation mais le lien qui unit deux personnes est plus étroit et, d’un commun accord, il est décidé de vivre dans la qualité de cette relation.
Si on répond à cet appel de Dieu, il ne faudra pas oublier que choisir le célibat ; c’est être plus disponible à Dieu et/ou être plus disponible aux autres. J’ai connu un médecin, qui avait fait le choix du célibat, pour être plus disponible aux malades et à leurs familles. Vous remarquerez le « et/ou » ; le célibataire accepte cette disponibilité qui loin de renforcer la solitude vient éclairer autrement sa relation aux autres.
Cette solitude est saine quand elle est assumée volontairement et pour cela il convient qu’elle soit pleinement identifiée, portée joyeusement et par quelqu’un de libre.
Pour celui qui a choisi le célibat, on doit retrouver les caractéristiques suivantes :
- -->la totalité de la personne est engagée dans toutes ses composantes
- -->l’unité qui fait d’elle une seule chair avec lui-même et avec son Créateur
- -->l’indissolubilité de son choix
- -->la fidélité
- -->la fécondité à laquelle il s’ouvre naturellement.
Le savant dessein de Dieu sur le célibat — dessein accessible à la raison humaine, malgré les difficultés dues à la dureté du cœur — ne peut pas être évalué exclusivement à la lumière des comportements de fait et des situations concrètes qui s'en écartent.
J’ai volontairement repris les critères relatifs au mariage énoncés par le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise au n° 217. Et c’est en faisant mien, ces critères que mon célibat peut se vivre de façon plus ordonné et qu’il porte ses fruits. C’est en répondant librement à l’appel de Dieu, qu’un jour, à votre tour, le célibat peut procurer ses multiples fruits.
Mais n’oublions jamais : qu’il vive en couple ou qu’il soit seul ; « L'être humain est fait pour aimer et sans amour il ne peut pas vivre. Quand il se manifeste dans le don total de deux personnes dans leur complémentarité, l'amour ne peut pas être réduit aux émotions et aux sentiments ni, encore moins, à sa seule expression sexuelle. Une société qui tend toujours davantage à relativiser et à banaliser l'expérience de l'amour et de la sexualité exalte les aspects éphémères de la vie et en voile les valeurs fondamentales: il devient on ne peut plus urgent d'annoncer et de témoigner que la vérité de l'amour et de la sexualité existe là où se réalise un don entier et total des personnes, avec les caractéristiques de l'unité et de la fidélité.495 Cette vérité, source de joie, d'espérance et de vie, demeure impénétrable et impossible à atteindre tant que l'on reste enfermé dans le relativisme et le scepticisme. » Compendium n° 223
Alors oui, j’ai osé ce pari de vous faire aimer la solitude. J’ai osé le pari de vous inviter à une réflexion sur le célibat. Oui, c’est un pari mais c’est peut être aussi une pâque à vivre, un passage libérateur pour faire de la solitude non plus une crainte, une peur, mais un atout pour vivre pleinement sa vocation d’homme, sa vocation d’enfant de Dieu, seul ou en couple. Au cœur de la solitude, à chacun de découvrir la petite voie, le petit chemin, qui conduit au bonheur.
En vivant ainsi vous serez alors surement ce merveilleux solitaire qu’est de diamant taillé et monté seul ; vous serez peut-être ce solitaire qu’est ce navigateur qui mène à bon port la barque de sa vie ; vous serez peut-être ce moine qui loin d’en avoir peur l’apprivoise… dans tous les cas, vous serez unique et vous vivrez pleinement cette parole de Madeleine Delbrêl : « la vraie solitude, ce n’est pas l’absence des hommes, c’est la présence de Dieu ».
Annexe : Extraits du livre de Jacqueline Kelen, L’esprit de solitude, Albin Michel, Paris 2005 (par André)
La solitude est un cadeau royal que nous repoussons parce qu’en cet état nous nous découvrons infiniment libres et que la liberté est ce à quoi nous sommes le moins prêts.
Dans la solitude, je ne m’enferme pas ; je prends du recul, de la hauteur aussi ; je rassemble mes forces et j’ouvre grand mes fenêtres –celles qui donnent sur les choses, sur l’ailleurs et l’intérieur. Vivre solitaire demeure la seule façon de ne pas se compromettre, de sauvegarder son irréductible étrangeté et d’accéder à ce qui ne périt pas.
Lorsqu’on va seul dans la vie, ce n’est pas qu’on soit méchant ou délaissé : c’est que le monde entier vous sourit et offre du sens. Lorsqu’on vit seul, ce n’est pas manque de chance ou absence d’amour : c’est que justement on ne se sent seul, que chaque instant déborde de possibles floraisons. Pour devenir soi et devenir quelque peu libre, il faut lâcher le recours permanent à l’autre, au regard de l’autre. La voie solitaire… invite d’abord à la rencontre avec soi, à la découverte de cet être.
Habiter avec soi, cela revient à dire : habiter sa solitude. C’est le lot, le destin de tout homme, qu’on veuille se le cacher ou non. Et c’est le commencement de tout.
Certes ce sentiment (= le sentiment de solitude) tragique peut mener à des conduites désespérées, au suicide ou à la dépression, à divers maladies et névroses ; il peut provoquer aussi toutes sortes d’échappatoires, de l’usage de la drogue à l’abrutissement par les images, le bruit et les gadgets. Il demeure cependant inattaquable. Et il est à la source de la philosophie, de la création artistique, des voies spirituelles. Ce sentiment métaphysique recèle une clé qui ouvre sur une porte donnant sur le monde immense de la vraie, de la belle solitude. Tourner la clé pour ouvrir la porte, c’est passer de la douloureuse incommunicabilité à la liberté personnelle, à l’étonnement, à l’émerveillement d’êtres seul au monde, seul à porter son destin, seul à pouvoir aussi le partager. Au lieu de me sentir isolé, coupé de tous, désormais, en tournant la clé, je suis seul à croire en moi, seul aussi à pouvoir faire quelque chose pour moi. Ainsi, je suis entièrement responsable de tout ce qui m’arrive.
Lorsqu’un individu a pris contact avec ce noyau indestructible, a expérimenté cette solitude de l’Esprit, il peut ensuite vivre seul ou en couple, à la ville ou au désert. Il ne sent plus jamais isolé, coupé. Il peut subir un divorce ou un deuil, endurer la prison ou l’exil, jamais sa véritable, sa claire solitude ne sera entamée, jamais son esprit ne sombrera. Bien sûr, il souffrira de ces évènements, il connaîtra même le désespoir, mais le plus précieux de lui demeurera préservé.
Le fond de l’être est d’or. Voilà où mène l’épreuve, ce que révèle la solitude. Le fond de l’être est joie, légèreté, fraîcheur, mais il fallait désencombrer la source, quitter les oripeaux, abandonner le vieil homme, ses souffrances et ses certitudes. Le fond de l’être est d’or. Infiniment délicat, indestructible et radieux. Et je peux y avoir accès, je peux renouer avec ce moi intemporel, originel, primitif, grâce au silence et à la méditation, grâce aux amitiés et aux rencontres amoureuses, par les émotions qui naissent devant la beauté des choses, et aussi par toutes les épreuves et les douleurs qu’offre l’humaine existence.
Si riches soyons nous, ce qui nous appauvrit, c’est l’impuissance à être seuls.
Faire un, c’est être soi-même entier. Cette solitude est suffisance et plénitude. Elle donne la possibilité de rencontrer et d’aimer l’autre en toute liberté ; de lui rendre la main sans devenir son maître ni son prisonnier.
La chance que nous offre l’amour consiste non pas à ne faire qu’un mais à devenir unique. L’amour ne réduit pas l’autre en servitude et ne le fait pas semblable à soi.
Les épousailles avec soi, dans le secret d’une solitude fertile, permettent une alliance avec l’autre qui ne portera pas atteinte à l’intégrité de chacun. Mais tant que l’individu cherche à l’extérieur celui qui le complètera, qui répondra à ses manques, il ne pourra que nouer des relations intéressées ou précaires, il fera un mariage bancal.
A vivre seul, au moins quelques années, on apprend à passer du besoin qui ligote au désir et au rêve qui ouvrent grand l’espace en soi et autour de soi. A vivre seul, on apprend à choisir ses relations au lieu de les supporter, de s’en accommoder. Sauvage et sociable tout à la fois, l’individu solitaire ne se croit pas obligé d’aller à des repas de famille ni ne participer à des fêtes dont les convives l’ennuient. Et de cela il ne se sent nullement culpabilisé parce qu’il est en accord avec ce qu’il fait. Se tenir en solitude, c’est chérir une situation propice à l’inattendu, à l’incroyable. C’est se vouloir disponible pour quelque chose, en attente de quelqu’un. Se tenir dans la fraîcheur du commencement. C’est donc un état émerveillé.
Aimer quelqu’un, c’est honorer sa solitude et s’en émerveiller.
Plus que jamais, la singularité, la saveur de ce qui est particulier, non reproductible, apparaissent comme des antidotes au service de la vie.
Un solitaire n’est pas un homme au cœur sec ou impassible mais un être qui a le goût du secret et de la liberté avant toute chose et qui pratique le plus souvent le retour à soir.
De fait, trop souvent on confond l’attachement avec la dépendance. Un être humain libre, riche d’émotions et de sentiments, est capable d’entrer en relation avec autrui sans se perdre et il n’a pas peur de s’attacher avec ce lien affectif, même intense, ne porte pas atteinte à son intégrité. C’est la dépendance qui amoindrit l’être, qui est, volontaire ou non, servitude. Aimer quelqu’un sans créer une dépendance est un véritable défi à la nature humaine. Seul un homme libre est capable de vivre un attachement qui ne restreint ni ne ligote et de ressentir un désir incandescent qui n’a rien d’un manque. Autrement dit, seul un être libre est capable d’aimer, seul il est assez fou pour aimer en toute liberté. Tous les autres ne savent, sous couvert d’aimer, que posséder l’autre ou lui appartenir.
… entre solitude et partage sur quoi repose le secret d’une vie heureuse.
Ce n’est pas l’amour qui brise la solitude, c’est la solitude qui rend possible l’amour.
Une vie solitaire fait lâcher les illusions et les convoitises pour faire briller le noyau essentiel. Une telle expérience ouvre à une liberté, à une gratuité totale dans les relations humaines – d’amitié, d’amour, de fraternité – qui peut se formuler ainsi : je n’ai pas besoin de toi, tu n’as pas besoin de moi, mais il est bon de vivre ce moment, ce jour, avec toi. Ou encore : quand vous êtes là, vous m’émerveillez, et ce moment est unique, mais quand vous partez, quand vous n’êtes pas là, vous ne m’enlevez rien, il ne me manque rien, et ce moment est aussi unique.
Une solitude que l’on a choisie renouvelle le regard que l’on porte sur les autres et redonne à la moindre chose son prix.
Mais d’abord dans cet état, je fais l’expérience que tout peut être neuf à chaque instant au lieu de se prolonger, de se répéter. Tout devient possible, surtout l’incroyable. Ici surgit l’Esprit, telle une rose rouge très droite dans le désert. Il se pose l’aile et fulgurante et douce de la colombe céleste. Je fais la découverte de l’imprévisible et dès lors j’aime et je célèbre cet inattendu. Il n’y pas plus de vie ordinaire, de vie quotidienne, puisque la solitude ma procure ce goût unique et de l’inattendu. Bien-sûr, je pourrais être surpris, bouleversé par cet imprévisible mais c’est aussi le signe du tout-possible, de la grâce.
Celui qui aime n’est jamais seul. Même s’il est renié de tous. Même s’il meurt sur la Croix.
NOTES
1 A.-M. Pelletier, Lectures bibliques, Nathan-Cerf, Paris, 1973, p. 44.
2 On remarquera d’ailleurs que, dans le texte biblique, Dieu dit seulement : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. » C’est le narrateur, puis l’homme qui établissent une distinction entre homme et femme ; Dieu, lui, parle seulement de son projet de faire à l’être humain (adam) une aide « comme son vis-à-vis ».
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