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« DE NOS FRAGILITÉS IL FERA UN CHEMIN »
par Régis, responsable national des groupes de partage.

(En écouter 20 mn en audio)

            Le week-end de rentrée de « Devenir Un En Christ » est traditionnellement réservé au bilan de l’année précédente et aux perspectives de l’année à venir. Tout notre week-end se poursuivra autour de ces deux aspects : bilan et perspectives. Car nous avons choisi, en début d’année, de faire comme la transition entre le thème proposé aux groupes de partage de l’année dernière (« Accueillir ses fragilités ») et le thème de l’année prochaine (« Inventer sa vie »). Voilà pourquoi nous avons choisi comme thème pour ce week-end : « De nos fragilités il fera un chemin ». Comment nos fragilités peuvent-elles ouvrir des voies ? Comment, au-delà, malgré ou avec nos fragilités, inventer sa vie ?

Le thème d’année : pour quoi ?

            Avant d’aborder le thème de ce week-end, je souhaiterais dire un mot sur le principe même du thème d’année. Cette idée, de proposer un thème d’année aux différents groupes de partage de « Devenir Un En Christ », est née au sein du Conseil d’Administration, il y a deux ans ; il a pour origine le constat que notre Association grandit et se répand peu à peu en France et même au-delà. Il existe désormais des groupes de partage à Paris, bien sûr, mais aussi à Lyon, en Picardie, dans les Pays de la Loire, à Lyon, à Annecy, à Marseille et Nice, à Toulouse et Biarritz, en Belgique… Comment assurer d’une part une cohérence entre ces divers groupes et comment maintenir le lien avec le national, surtout quand chacun de ces groupes – et c’est cela qui en fait toute la richesse – a sa personnalité propre et organise ses rencontres différemment ?
            Il existe bien sûr les week-ends nationaux, auxquels chacun est invité. Mais tout le monde ne peut venir, les groupes sont parfois bien lointains. D’où l’idée de lancer un thème commun qui pourrait être traité librement par chaque groupe, en fonction des besoins et des attentes de chacun. L’an passé, nous avons tenté l’expérience avec le thème « Accueillir ses fragilités » ; un livret a été mis à la disposition des animateurs des groupes et, éventuellement, des membres de « Devenir Un En Christ » qui souhaitaient le méditer sans appartenir eux-mêmes à un groupe. Nous réitérons l’expérience cette année avec un thème, peut-être plus « porteur » : « Inventer sa vie »

.Le thème de l’année 2009-2010 : « Accueillir ses fragilités »
           
Je voudrais rappeler rapidement les principaux axes qui ont été proposés à la réflexion des groupes autour du thème « Accueillir ses fragilités ».
Nous sommes d’abord partis de nos propres fragilités, de ce qui fait le concret de notre vie, que ces fragilités soient physiques, relationnelles, affectives, psychologiques. D’emblée, notre réflexion était nourrie de cette parole surprenante et paradoxale de Paul : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12, 10).
Puis, nous avons vu que, dans la Bible, bien des figures de fragilité sont présentes, à commencer par les apôtres, au premier rang desquels on compte Pierre – appelé dans un livre récent « l’apôtre fragile ».
Un troisième chapitre a tenté de montrer que le Dieu de la Bible aime les hommes fragiles, les plus petits et les plus démunis – nous y reviendrons tout à l’heure. Face à la fragilité humaine, Dieu fait preuve d’une infinie miséricorde.
Un quatrième aspect de la fragilité a été développé à travers la surprenante découverte que Dieu lui-même se présente comme un Dieu vulnérable, capable de pleurer ou de mourir sur une Croix par amour pour l’homme. Parce que Dieu est amour, il est nécessairement fragile.
Enfin, le livret concluait sur la chance paradoxale de la fragilité, qui ouvre à l’homme une voie vers Dieu et vers les autres, transformant notre regard. Et c’est sur deux phrases que s’achevait le parcours. L’une ajoutait aux Béatitudes : « Bienheureux les fragiles, car la puissance de Dieu habite en vous ». L’autre était empruntée à saint Bernard de Clairvaux : « Ô faiblesse souhaitable, qui est compensée par la force du Christ ! »
Ce tour d’horizon n’avait pour but que de rafraîchir notre mémoire sur les principaux axes du thème de l’année dernière. Je vais laisser à présent la parole aux différents groupes de partage qui vont nous témoigner brièvement de la manière dont chacun a cheminé autour de ce thème qui n’était pas, a priori, un thème « facile ». C’est là une manière, au début de cette année nouvelle, de cueillir les fruits de l’année précédente, de récolter, en quelque sorte, ce qui a été semé. Ce sont les responsables des groupes qui vont nous porter ces témoignages – cela n’empêchera pas ceux qui le souhaitent de compléter leurs propos et d’apporter à leur tour leurs témoignages personnels.


D’UN THEME À L’AUTRE…

Le thème « Accueillir ses fragilités » et le thème « Inventer sa vie » ne sont pas sans lien l’un avec l’autre ; le premier, en quelque sorte, était comme nécessaire au second. C’est cette cohérence profonde entre les deux thèmes que je souhaiterais développer à présent.

1. Anthropologie biblique : l’homme fragile et l’homme fort

Dès les récits fondateurs, la Bible propose une définition de l’homme : « Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). L’homme est donc, dans la Bible, un être composé de deux éléments : la « glaise » qui vient du sol et l’« haleine de vie » qui vient de Dieu. De par sa nature même, l’homme est ainsi fragile et fort, mortel et immortel, lié à la terre et au ciel. Ce qui le lie à la terre est par définition fragile : au moment de sa mort, l’« haleine de vie » quitte le corps de l’homme et son corps retourne au sol : « Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise » (Gn 3, 19). Cette expérience de la fragilité est une donnée de la vie humaine : elle est inhérente à sa naissance et à sa mort, elle se constate dans les maladies, mais aussi dans tous les domaines de la vie affective, professionnelle, psychologique, spirituelle… C’est là une expérience quasi quotidienne que nous faisons.

La double nature de l’homme (glaise et haleine de vie) n’est pas sans créer une certaine tension en lui. L’homme est en effet toujours placé entre deux choix possibles, l’un qui le porte vers Dieu, l’autre qui l’éloigne de Dieu. C’est ce que la Bible exprime en une image, celle des deux voies. L’homme est toujours à un carrefour et doit choisir la route à suivre : « Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie pour que toi et ta postérité vous viviez » (Deutéronome 30, 19) ; « Voici, je place devant vous le chemin de la vie et le chemin de la mort » (Jérémie 21, 8) ; « Le Seigneur connaît le chemin des justes, mais le chemin des méchants se perdra » (Psaume 1, 6) ; etc. Cette simplification de l’agir humain souligne au moins deux aspects importants : d’une part, au-delà du bien et du mal, l’image rappelle que Dieu nous invite en fait au choix crucial de la vie et de la mort, du bonheur et du malheur ; d’autre part se trouve soulignée la liberté de l’homme face au choix décisif qui est le sien : choisir Dieu ou le refuser. S’il agit par et pour lui-même, il se tourne vers la partie terrestre et fragile de son être ; s’il agit avec Dieu, il devient ce collaborateur du Créateur, répondant au projet de Dieu sur lui. De fait, après sa création, Dieu voit en l’homme un collaborateur de son œuvre et l’invite à nommer les êtres créés : « Le Seigneur Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné » (Gn 2, 19) ; c’est ainsi qu’il est dit ailleurs que l’homme est « image de Dieu » (Gn 1, 26).

Dès les origines, l’homme prend conscience qu’il n’est pas facile de choisir la route à prendre et de trouver le chemin fécond. Ainsi, dans le mythe de l’origine de l’homme et de la femme, nous voyons le premier couple confronté à un choix : manger ou ne pas manger du fruit du seul arbre défendu dans le jardin d’Éden, l’arbre de la connaissance du bien et du mal. L’enjeu est essentiel : connaître le bien et le mal, c’est décider ce qui est bien et ce qui est mal, c’est-à-dire se mettre à la place de Dieu, se faire Dieu ; l’homme et la femme sont donc tentés d’oublier leur condition humaine pour se croire dieux, selon ce que leur a promis le serpent : « Vous serez comme des dieux » (Gn 3, 5). La suite est connue : cédant à la tentation, Adam et Ève goûtent au fruit défendu ; or, si désormais ils ont la connaissance du bien et du mal, ils découvrent surtout qu’ils sont nus, c’est-à-dire qu’ils sont fragiles. Voulant s’élever, ils « chutent ».

Tel est l’enseignement de la Bible : dès qu’un homme vise plus haut que son humanité, il tombe. Un autre « mythe » va dans le même sens, celui de la tour de Babel : les parallèles entre les deux récits sont évidents. Les hommes s’assemblent pour construire une ville et une tour qui pénétrerait les cieux – ici également, les hommes veulent empiéter sur un espace qui n’est pas le leur, mais celui de Dieu. Les hommes se disent alors : « Faisons-nous un nom » (Gn 11, 4) ; mais, dans la Bible, seul le nom de Dieu est grand : l’homme ne peut prétendre à se faire un nom. Même volonté donc, dans les deux textes, de s’élever au-dessus de l’humanité, mais semblable chute : ici, la chute est plus physique, Dieu confond le langage des hommes et la tour cesse d’être construite ; dans certaines représentations de l’épisode, on voit la tour détruite. On pourrait multiplier les exemples de ces choix qui s’offrent à l’homme dans les récits des origines. Caïn lui aussi se trouve confronté à une telle décision ; peiné de ce que Dieu a agréé l’offrande de son frère Abel et rejeté la sienne – pour des raisons qui ne nous sont pas données –, Caïn se trouve comme à un carrefour : « Si tu es bien disposé, lui dit Dieu, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la dominer ? » (Gn 4, 7). Mais Caïn choisit la voie du mal : il « se jeta sur son frère Abel et le tua » (Gn 4, 8).

Ce que nous avons voulu montrer, au travers de ces exemples, c’est que, dans la Bible, Dieu n’aime pas les forts. La fragilité est l’un des éléments constitutifs de l’homme et dès lors que l’homme veut se montrer fort, il est comme ramené brutalement à sa condition d’homme. Voire pire : le livre de Daniel nous donne l’exemple d’un orgueil qui réduit un homme à l’état d’animal. Nabuchodonosor, connu pour avoir déporté les juifs à Babylone, est une figure célèbre de la démesure et de l’orgueil ; un jour qu’il se promène, il admire sa ville et se glorifie de la splendeur de Babylone : « N’est-ce pas là, déclare-t-il, cette grande Babylone que j’ai édifiée pour en faire le siège de mon royaume dans la force de ma puissance et dans la gloire de mon nom ? » (Dn 4, 27). Et voilà que, pour son excès d’orgueil, le grand roi est transformé par Dieu en bête sauvage ; sa punition durera sept années ; au bout du compte, il sera rétabli sur son trône et, levant les yeux, il reconnaîtra que le Dieu des juifs est le seul Dieu. Il avait voulu « se faire un nom » et ce fut la déchéance ; il est restauré dans sa dignité par Dieu et il proclame la grandeur du nom de Dieu. L’idée est toujours la même. La voie du fort, de l’orgueilleux n’est pas un chemin fécond pour l’homme, selon la Bible. N’est-ce pas intéressant de l’entendre à nouveau, dans notre monde qui n’a d’yeux que pour les « V.I.P. », les « personnes très importantes » ? Les dirigeants de ce monde, s’ils ont plus de responsabilité, n’ont pas plus de valeur aux yeux de Dieu que tout homme. Et plus on s’élève, plus la chute sera haute. C’est là un écho bien concret à l’Évangile : « Quiconque s’élèvera sera abaissé » (Mt 23, 6) ; ou encore : « Beaucoup de premiers seront derniers » (Mt 19, 30).


           Pour résumer ce premier point, on dira que, selon la Bible, l’homme est un être par nature fragile et que, dès lors qu’il veut se rendre fort, il est remis – parfois rudement – à sa place. Faudrait-il alors nous résigner à la fragilité ? Il y aurait là une certaine complaisance dans la souffrance, et l’on sait que Dieu n’aime pas la souffrance, mais qu’il veut l’homme libre et debout. C’est encore oublier l’autre élément constitutif de l’homme, l’« haleine de vie », le souffle divin qui l’anime. La fragilité nous confronte en fait à un double risque : il y a le risque de la refuser, de la nier et le risque de s’y complaire, de s’y morfondre. L’une et l’autre attitude est comme faussée. Tel est l’un des enjeux pour les personnes homosexuelles également ; il y a toujours pour elles un double risque : celui de se dire impuissantes et incapables d’avancer (complaisance dans la fragilité) et celui de se croire au contraire toutes-puissantes et de revendiquer pour elles le « droit à la différence » (négation de la fragilité). Or, ce qui importe, c’est avant tout de trouver un chemin fécond, un chemin de bonheur et de vie.

Cela nous amène donc à nous demander en quoi consiste cette fragilité qui appartient à la nature même de l’homme. Un exemple récent pourra peut-être nous éclairer : le film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois nous présente précisément des figures d’hommes fragiles, au travers de ces moines de Tibhirine, confrontés aux douleurs du peuple algérien ; chacun d’eux aura à choisir : doit-il rester en Algérie, aux côtés d’un peuple en souffrance mais au péril de sa vie ou bien sa vocation est-elle de vivre, ailleurs et dans la sécurité ? Leur mort tragique n’est pourtant pas le triomphe de la violence sur la fragilité ; car la fragilité, discrète, l’emporte sur la haine et leur mémoire a marqué à jamais l’Algérie d’une empreinte de paix. Cette histoire – parmi d’autres – permet de mesurer le chemin de fécondité que la fragilité, bien plus que la force, ouvre pour l’homme.

2. La fragilité, chemin de l’homme           

  Le thème de la fragilité comme chemin privilégié pour l’homme est au cœur du Nouveau Testament. On ne peut dire les choses autrement : si Jésus fuit les orgueilleux, ceux qui croient tout savoir sur tout, ceux qui entendent donner des leçons aux autres, ceux qui se croient parfaits, il se plaît avec les pécheurs, les malades, les blessés de la vie, les pauvres, les enfants, les exclus. C’est auprès d’eux que Dieu se sent bien, c’est auprès d’eux qu’il peut déployer son amour et sa puissance. Ce thème était déjà présent dans l’Ancien Testament. On y voit par exemple que Dieu aime toujours les plus faibles. Ainsi, dans une famille, ce sont toujours les petits qui ont la préférence de Dieu : ce ne sont jamais les aînés – ceux qui sont socialement considérés, ceux qui reçoivent une double part d’héritage – qui ont les faveurs de Dieu, mais les cadets, voire les derniers de la fratrie. Ainsi Abel est-il préféré à Caïn, Jacob à Esaü, et Dieu choisit David comme futur roi d’Israël, lui qui est pourtant le plus jeune des enfants de Jessé. De même, Dieu prend toujours soin de ceux qui sont dans le besoin : il entend le cri des hommes et des femmes stériles : Abraham et Sarah, Anne, Élisabeth.

Et, de cette fragilité apparente, il va faire naître la plus grande fécondité : Abraham et Sarah auront une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable sur le rivage de la mer ; Anne sera la mère du prophète Samuel ; Élisabeth celle de Jean-Baptiste. On pourrait multiplier ainsi les exemples. La fragilité est donc le lieu privilégié par lequel Dieu offre à l’homme sa fécondité. C’est grâce aux failles de notre humanité que Dieu peut agir, se révéler ; loin d’être des obstacles à la grâce, nos fragilités deviennent des lieux de la grâce divine. Mystère qui nous dépasse… N’est-il pas ainsi surprenant que Dieu prenne toujours comme témoins des personnes fragiles, justement parce qu’elles sont à ses yeux dignes de foi ? Des bergers pour annoncer la naissance de son fils, la petite Bernadette pour transmettre le message qu’elle reçoit par Marie… Oui, Dieu aime les hommes et les femmes fragiles.

            Toutefois, il ne faut pas se tromper. Ce n’est pas la fragilité en tant que telle que Dieu aime, mais c’est notre aptitude à nous rendre fragiles, c’est-à-dire disponibles à lui. Il s’agit alors d’une fragilité volontaire, oserais-je dire. Il faut en quelque sorte passer de l’« accueil des fragilités » au consentement à la fragilité. En ce sens, on peut rapprocher fragilité et humilité. Devient fragile celui qui se met humblement sous le regard de Dieu, qui accepte de ne pas se faire grand et fort face à Dieu et face aux hommes, mais reconnaît qu’il ne peut rien par lui-même. Alors seulement, l’être fragile peut devenir fécond et porter du fruit. Deux exemples nous permettront de mieux le voir.

Marie, tout d’abord, est celle qui, dès le commencement, se fait fragile devant Dieu. C’est ce qu’elle exprime dans le cantique qu’elle entonne en réponse à la salutation de sa cousine Élisabeth : on y retrouve toute la fragilité de Marie face au projet de Dieu pour elle (Lc 1, 46-55). Loin de prétendre se faire un nom, Marie proclame d’abord la gloire de Dieu : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! » Marie, quant à elle, est l’« humble servante » sur laquelle Dieu, de sa hauteur céleste, « s’est penché ». Loin de se glorifier des merveilles qui s’accomplissent en elle et par elle, Marie affirme que c’est la puissance de Dieu qui opère en elle ces merveilles, une puissance qui se manifeste dans la « force de son bras ». Marie évoque à son tour le paradoxe évangélique, louant ce Dieu qui « renverse les puissants de leurs trônes » et « élève les humbles », qui « comble de bien les affamés » et « renvoie les riches les mains vides ». Ce que je retiendrais volontiers du Magnificat, c’est, au-delà du consentement à la fragilité, le chemin de fécondité que Dieu offre à Marie, qui devient mère du Sauveur, et partant, mère de l’humanité tout entière. C’est parce que Marie s’est faite fragile que Dieu peut, à travers elle, faire de grandes choses.

C’est encore cette même thématique qui se fait jour dans les Béatitudes (Mt 5, 3-11). Dans ce discours que Jésus prononce sur la montagne, toute fragilité trouve son accomplissement dans une plus grande fécondité : les pauvres de cœur hériteront du Royaume des Cieux, les doux (ceux qui se font humbles) posséderont la terre, les affligés seront consolés, les affamés et assoiffés de la justice seront rassasiés, les miséricordieux (ceux qui se laissent toucher, blesser) obtiendront miséricorde, les persécutés pour la justice auront part au Royaume des Cieux, les martyrs au nom de Jésus recevront une grande récompense dans les Cieux… Mais le mot qui importe, c’est celui qui introduit chaque béatitude : « Heureux ». La fragilité est une voie de fécondité, mais aussi de bonheur.
Ainsi, loin d’une complaisance à la souffrance, la Bible nous invite à accueillir la fragilité comme un chemin par lequel Dieu conduit l’homme vers la vie, vers le bonheur. La fragilité n’est rien d’autre qu’un moyen par lequel Dieu met l’homme en route pour porter du fruit. Il ne s’agit donc pas d’accueillir les fragilités en « béni-oui-oui », mais de reconnaître humblement que Dieu invente des chemins au travers de ce que nous sommes, quels que soient nos handicaps de départ – et nous en avons, tous.
C’est ainsi que nous arrivons au thème de cette nouvelle année : « Inventer sa vie ». Forts de nos fragilités, nous sommes appelés à prendre la route, à inventer les chemins de notre vie, sous le regard de Dieu.

3. « Inventer sa vie », thème de l’année 2010-2011

Pour présenter le thème de cette année, je reprendrai ici les quelques mots d’introduction qui figurent en liminaire du livret d’accompagnement.

La première question qui se pose à nous est la suivante : peut-on inventer sa vie ?
Le thème proposé cette année à la réflexion des groupes de partage a de quoi interroger… Voilà en tout cas un thème à la mode, dans la lignée du développement personnel : nous sommes placés dans une perspective volontariste où l’homme est appelé à se construire sa vie, et non à la subir. C’est là le rêve de beaucoup, exprimé par le regret bien connu du businessman de Starmania : « J’aurais aimé être un auteur pour pouvoir inventer ma vie »…

Mais inventer sa vie, est-ce chrétien ? N’est-ce pas usurper le rôle de Dieu ? Il y a là comme un relent d’existentialisme : l’homme doit inventer sa vie, choisir, prendre des risques afin de vivre de manière authentique.
Et pourtant, en Église, on parle bien de « choix de vie » ! Il faut alors bien préciser les choses : il ne s’agit pas d’inventer sa vie seul, sans Dieu, mais de se laisser appeler et guider par Dieu sur des chemins personnels ; il s’agit d’apprendre à devenir libres, d’oser frayer des chemins nouveaux à la suite du Seigneur, qui seul peut nous aider à inventer notre vie, puisqu’« en (lui) est la source de vie » (Ps 36 [35], 10).

Inventer sa vie, c’est alors rencontrer la Vie elle-même, c’est-à-dire Dieu. Ce n’est pas rêver sa vie, mais être acteur, co-auteur de sa vie avec Dieu, responsable. En ce cas, l’appel à inventer sa vie n’est pas très éloigné d’un appel à la sainteté. Car être saint, c’est avant tout être aventurier, ouvrir des voies nouvelles. « Saint » se dit en hébreu kadosh, c’est-à-dire : « à part » ; être saint, c’est donc être à part, ne pas être comme les autres, ne pas se conformer aux schémas préétablis, mais se laisser inventer, modeler par Dieu. Inventer sa vie, c’est ne pas emprunter les autoroutes du monde, mais créer avec Dieu sa propre voie, sans attendre que les autres valident nos choix de vie, nos créations de vie.
Tel est le sens que je donne à l’expression « inventer sa vie », qui consiste avant tout à suivre le Christ dans le chemin qu’il trace avec nous, qui n’est pas forcément le chemin dont nous rêvons, mais celui qu’il nous offre comme étant le plus fécond pour nous. Il s’agit donc avant tout de cheminer, de tracer des routes, de suivre des chemins. C’est là l’option que suivra ce livret, explorant les routes de la vie, à travers différents chemins dont nous parle la Bible.


3ème TEMPS : ACTION DE GRÂCES

Chant d’entrée : « Comme un souffle fragile »PrièreTa parole, Seigneur, se donne à nous « comme un souffle fragile » et, en même temps, elle est « passage, qui nous dit un chemin ». « Fragilité » et « chemin » à inventer… Nous voilà au cœur des deux thèmes que nous venons d’évoquer. Et c’est toi, Seigneur, qui permets de tenir les deux, d’avancer malgré nos fragilités, de cheminer avec elles, de frayer des routes par elles, de créer la vie au travers d’elles, d’inventer notre vie dans cette humanité qui est la nôtre.Ce soir, Seigneur, nous venons vers toi pour te rendre grâces, pour remettre entre tes mains de Père toute cette année qui vient de s’écouler et dont nous venons de faire le bilan, mais aussi toute cette année qui s’ouvre et qui s’annonce riche de vie et de promesses.Nous t’offrons, Père, toute cette fragilité qui fait la richesse de notre vie d’hommes et de femmes et nous te louons pour cette route que tu nous appelles à inventer au cœur de notre humanité.Nous voudrions, ce soir, nous mettre à l’école de Marie, ta mère. Comme elle, nous aimons nous tourner vers toi pour te louer, pour découvrir dans nos vies ta présence et ton amour. Comme elle, nous aimons nous reconnaître « humbles servants », petits et fragiles ; car toi seul peux accomplir des merveilles dans nos vies, renvoyant les mains vides le fort, le puissant qui vit en nous, mais comblant de bien le fragile, l’humble que nous sommes.

Lecture : Le « Magnificat »Nous prenons un temps de silence pour faire résonner en nous les paroles de Marie. Nous nous laissons saisir par ce Dieu qui aime les fragiles et les petits et qui les comble de ses bienfaits. Puis, nous laisserons monter nos prières d’action de grâces pour l’année qui s’achève et l’année qui s’ouvre devant nous, toute neuve…

Notre-Père

 Chant final : « Comme un souffle fragile » (reprise du refrain)